Keynes : la crise du néolibéralisme et pourquoi le capitalisme ne peut être réformé

Le Covid-19 a bouleversé le monde, faisant paraître possible tout ce qui était considéré comme impossible. Dans le contexte d’une nouvelle crise du capitalisme et de l’affaiblissement de l’ordre néolibéral au niveau mondial, les idées de l’économiste libéral John Maynard Keynes vont de plus en plus s’imposer dans les politiques des gouvernements capitalistes.

La crise du Covid-19 fait des ravages dévastateurs dans la vie des travailleurs et des pauvres de toute la planète. Non seulement avec le virus lui-même, mais également avec la crise économique qui l’accompagne, considérée par beaucoup comme la pire depuis la Grande Dépression des années 1930. L’Organisation internationale du travail (OIT) estime que 50 % des travailleurs du monde entier verront leur niveau de vie être décimé en conséquence1.

Cette forte récession économique survient un peu plus de dix ans après la Grande Récession de 2008. La reprise qui a suivi fut faible et massivement déséquilibrée ; elle a aggravé les inégalités en intensifiant les tendances néo-libérales existantes : disparité croissante des richesses, précarité croissante du travail, stagnation des salaires, logements inabordables et érosion des services publics.

Dans le contexte de la crise du coronavirus, cependant, les États capitalistes ont été contraints de prendre des mesures qui rompent avec l’orthodoxie néo-libérale à laquelle ils étaient attachés depuis plusieurs décennies. Les décisions de l’actuel gouvernement intérimaire irlandais du Fine Gael de créer – bien que temporairement – un système de santé à un seul niveau, avec l’intégration de tous les hôpitaux dans le système public, d’interdire les expulsions, de geler les loyers et d’augmenter les dépenses publiques grâce, notamment, à l’allocation de 350 euros du « Covid-19 Unemployment Payment », en sont un exemple. Partout dans le monde, les gouvernements ont rapidement mis en œuvre des mesures de relance d’une ampleur supérieure à celles de la période 2008-2009. Ainsi, le programme récemment mis en œuvre par Trump représente 10 % du PIB des États-Unis. En 2009, ce chiffre, qui représentait une application mise en œuvre au fil des mois, était de 5 %.

L’instauration de ces politiques est en fait une reconnaissance des limites – et même des échecs – du marché privé et de la nécessité d’une intervention de l’État et d’investissements publics pour faire face à l’urgence sanitaire de cette ampleur. Il en va ben entendu de même pour les urgences préexistantes en matière de logement, de santé mentale, de changement climatique, etc. Le service de santé à deux niveaux du Sud de l’Irlande était manifestement incapable de faire face à une augmentation du nombre de personnes devant accéder aux unités de soins intensifs.

Le néolibéralisme exposé

Les représentants du capitalisme au niveau mondial craignent clairement que la crise actuelle n’ait pour conséquence d’exposer leur système et de provoquer une plus grande instabilité politique et sociale. Même avant le déclenchement de la crise du Covid-19, il était évident que la base sociale du néo-libéralisme avait considérablement été ébranlée. Cela a été constaté l’année dernière encore lors des bouleversements révolutionnaires dans des pays aussi divers que le Soudan, le Liban, la Chine (Hong Kong) et le Chili.

Plus près de nous, l’élection dans le Sud de l’Irlande, début février, était également révélatrice de ce processus. Lors de ces élections, les suffrages obtenus par les deux principaux partis du capitalisme irlandais sont tombés à un niveau inédit et historiquement bas de 45 % ensemble. Pourtant, l’économie était en pleine croissance. Mais les crises du logement et de la santé, alimentées par des politiques reposant sur le profit du marché privé, avaient engendré une énorme colère. Cela illustre que la base de soutien des partis du soi-disant « centre politique » (c’est-à-dire l’establishment capitaliste traditionnel) a été corrodée par une décennie de crises et d’inégalités.

Compte tenu de ce panorama de bouleversements pour le capitalisme mondial, l’hégémonie du néolibéralisme est remise en question, tant sur le plan idéologique que sur celui des politiques des gouvernements capitalistes. L’intervention de l’État, y compris l’augmentation des dépenses publiques et même la nationalisation (des entreprises en faillite), sera de plus en plus souvent de mise. Il est donc probable que les idées, ou les variantes des idées, de l’économiste John Maynard Keynes soient reprises dans la pensée des stratèges du capitalisme.

Cela vaut également pour les personnalités et les organisations qui défendent des approches réformistes de gauche au sein de la gauche et du mouvement ouvrier, à l’instar de Bernie Sanders et d’Alexandria Ocasia Cortez (AOC) aux États-Unis. Cela vaut aussi pour l’expression réformiste de gauche et reposant sur la collaboration de classe comme celle que l’on trouve à la tête du Congrès irlandais des syndicats (ICTU). Le biographe de Keynes, Lord Robert Skidelsky, a d’ailleurs été invité aux conférences de l’ICTU pour y discuter des alternatives au néolibéralisme.3 Ses idées servent à défendre que le capitalisme peut finalement surmonter les crises qui lui sont inhérentes, et peut être rendu plus rationnel et plus humain.

Qui est Keynes ? Qu’est-ce que le keynésianisme ?

Keynes n’était pas un marxiste, ni un membre du mouvement ouvrier, bien qu’il soit aujourd’hui une figure défendue par de nombreux membres de la gauche réformiste. C’était un économiste libéral né dans le privilège de la classe dirigeante britannique. Sa célèbre citation « La guerre des classes me trouvera du côté de la bourgeoisie éduquée » illustre bien les intérêts de classe qui le préoccupaient fondamentalement. Ce fut le point de départ de l’élaboration de ses perspectives économiques et de ses solutions, ce que les défenseurs de ses idées dans le mouvement ouvrier qui soutenaient que le capitalisme pouvait d’une certaine manière être réformé ont préféré ignorer.

En illustration de cette approche, Brendan Ogle, éminent responsable du syndicat Unite, a écrit dans son livre From Bended Knee to New Republic : « En substance, Keynes soutenait que le plein emploi et la stabilité des prix ne pouvaient être assurés au mieux par un libéralisme complet, mais par l’intervention du gouvernement au moyen de politiques qui considéraient la production de la nation comme la dynamique clé à prendre en compte plutôt que celle de l’individu. Keynes, voyez-vous, croyait en la « société ».4

Keynes et ses idées ont pris de l’importance et ont gagné en popularité dans l’entre-deux-guerres, où les crises économiques se sont développées au lendemain du chaos de la Première Guerre mondiale. La révolution russe et les nouveaux bouleversements révolutionnaires qui ont suivi avaient constitué une réelle menace existentielle pour le capitalisme. Cela s’est révélé particulièrement vrai au début de la Grande Dépression de 1929 avec l’émergence d’un chômage de masse et l’impact dévastateur que cela a eu sur les conditions de vie de la classe ouvrière dans le monde entier.

Au début de la Grande Dépression, les économistes capitalistes traditionnels s’en tenaient obstinément au concept de la « main invisible du marché » ; ils insistaient sur le fait que l’offre et la demande, la concurrence et le libre-échange – sans intervention de l’État – surmonteraient naturellement le marasme économique. La dynamique d’un système basé sur l’entreprise privée, selon eux, était à la fois auto-correctrice et autorégulatrice et conduirait bientôt à une période de croissance et à un redressement du système.

Cependant, alors que l’ampleur de la crise devenait plus évidente, Keynes et les gouvernements capitalistes qu’il a influencés en ont conclu que l’attitude de « laissez-faire » de l’école néoclassique des économistes bourgeois n’était tout simplement pas adaptée à la situation. Non seulement le capitalisme était confronté au défi de la révolte et de la révolution de la classe ouvrière dans beaucoup de ses centres vitaux, mais il y avait aussi l’existence de l’Union soviétique, qui faisait des progrès économiques importants dans les années 1930, alors que les économies capitalistes étaient en perte de vitesse. L’économie soviétique, en dépit du régime dictatorial et brutal de la caste bureaucratique qui détenait le pouvoir politique et qui était dirigée et personnifiée par Staline, était basée sur la propriété de l’État et la planification de ses secteurs clés. Elle démontrait qu’une alternative au capitalisme était viable.

Dans une lettre adressée au président américain nouvellement élu, Franklin D. Roosevelt, Keynes a exposé avec force le choix auquel leur système était confronté et les raisons pour lesquelles un changement de cap était nécessaire : « Vous vous êtes fait l’administrateur de ceux qui, dans chaque pays, cherchent à réparer les maux de notre condition par une expérience raisonnée dans le cadre du système social existant. Si vous échouez, le changement rationnel sera gravement compromis dans le monde entier, laissant à l’orthodoxie et à la révolution le soin de le combattre. »

La Grande Dépression et le New Deal

Pour Keynes, une telle orientation signifiait une plus grande intervention du gouvernement dans l’économie afin de réguler les forces aveugles du marché. Dans ses œuvres, comme son ouvrage majeur de 1936 « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie », Keynes a souligné la nécessité d’une intervention et de dépenses publiques agressives et inflationnistes dans, par exemple, les programmes de travaux publics, comme la construction d’aéroports, de gares et de routes, pour créer des emplois. Ce faisant, elles stimuleraient la « demande effective » de la part des travailleurs et créeraient à leur tour un marché pour les biens et services produits par les sociétés capitalistes privées.

Grâce à la mise en place de programmes d’infrastructure qui stimulent l’économie et créent des emplois directs, la demande de biens et de services serait accrue, ce qui inciterait les capitalistes à investir leurs bénéfices accumulés dans la production et les entreprises et à jeter les bases du plein emploi. Les partisans d’un capitalisme de marché libre et non réglementé croyaient au concept d’« économie de l’offre », c’est-à-dire que l’offre de biens via l’investissement capitaliste répondrait invariablement à une demande (principalement des travailleurs) sur le marché, un argument avancé par l’économiste français du XVIIIe siècle, Jean Baptiste Say. Il s’agissait donc simplement d’encourager l’investissement privé dans l’économie par des mesures telles qu’un faible impôt sur les sociétés et la déréglementation.

Le premier gouvernement capitaliste notable à expérimenter les idées de Keynes dans la période des années 1930 a été la présidence de Franklin Delano Roosevelt par le biais de son fameux « New Deal ». Roosevelt est arrivé au pouvoir dans un contexte de chômage de masse et de résurgence des luttes syndicales. Au premiers rangs de ces dernières se trouvaient les socialistes, parmi lesquels la base du Parti communiste (qui a rapidement atteint 100.000 membres) et les modestes forces du trotskisme américain. Dans ce contexte, sa présidence a introduit une série de programmes visant à créer des emplois et de réformes telles que la loi sur la sécurité sociale en 1936. Si ces mesures ont contribué à améliorer partiellement les conditions de vie et à créer temporairement des emplois, elles n’ont pas été le facteur décisif pour sortir les États-Unis de la crise. Il faut également noter que le capitalisme américain disposait de réserves économiques plus importantes, en tant que puissance capitaliste émergente mondiale, pour mettre en œuvre les réformes du New Deal, contrairement à celles des puissances capitalistes européennes en déclin.

Entre 1934 et 1937, quelque cinq à sept millions d’emplois ont été créés aux États-Unis. Cependant, cette période de reprise économique relative a été rapidement suivie d’un ralentissement économique en 1937-1939 et le nombre de chômeurs à la fin de la décennie s’élevait à 10 millions. La guerre imminente en Europe et en Asie, dans laquelle le capitalisme américain a finalement été entraîné en décembre 1941, a forcé la création d’une nouvelle économie de guerre, qui s’est traduite par le plein emploi et un nouvel essor économique. Ce sont ces mesures, et non celles du New Deal, qui se sont avérées essentielles pour permettre au capitalisme américain de surmonter la Grande Dépression qui a produit une décennie de lutte de masse de la classe ouvrière et de turbulences générales.

Aucune solution aux contradictions et aux crises capitalistes

L’une des principales failles de l’analyse de Keynes est qu’elle ne reconnaît pas la contradiction fondamentale de la production capitaliste. De plus, il n’a pas répondu à la question de savoir d’où viendraient les ressources pour financer les mesures de relance qu’il préconisait. Proviendraient-elles des profits des grandes entreprises et des super-riches, ou de nouveaux impôts (directs ou indirects) sur les travailleurs ?

La classe capitaliste n’investit pas dans le but de répondre à la « demande », ou aux besoins sociaux en général. Elle n’est motivée que par la recherche de l’accumulation de profits à court terme. L’augmentation des salaires et des impôts sur ces profits aura un effet négatif sur les marges bénéficiaires et rendra les entreprises capitalistes moins compétitives par rapport à leurs rivales. En pratique, elles résisteront toujours aux politiques qui ont un impact sur leurs bénéfices.

Les capitalistes peuvent fournir des financements sous forme de prêts pour financer des mesures de relance, mais là encore, les banques et les détenteurs d’obligations sur les marchés financiers sont là pour faire de l’argent, et non pour fournir des crédits pour le plaisir de le faire, et ils veilleront à ce que ces prêts soient payés à des taux exorbitants – ce qui augmentera la dette publique, qui doit être remboursée avec intérêts. Par conséquent, si la classe capitaliste n’est pas disposée à payer pour ces mesures, ce sont invariablement les travailleurs qui seront contraints de le faire, ce qui sape ainsi une fois de plus le marché des biens et créée une nouvelle spirale déflationniste.

C’est également une erreur de supposer que les investissements capitalistes, en raison d’une demande accrue de leurs biens, entraîneront des taux d’emploi élevés. La logique de la concurrence capitaliste signifie que les patrons investiront à un rythme beaucoup plus élevé dans les technologies permettant d’économiser du travail (comme nous le voyons aujourd’hui avec l’automatisation dans de nombreux domaines) que dans la taille de leur main-d’œuvre respective. Cependant, la nouvelle valeur en cours de production, dont tous les profits dérivent en fin de compte, est produite par le travail vivant de ces mêmes travailleurs : et non par le « travail mort » des machines ou d’autres formes de ce que Marx appelait le « capital constant » – matières premières, outils, etc. Avec le temps, ce processus de remplacement du travail vivant par le travail mort entraîne une baisse du taux de profit, qui, pour être restauré, nécessite de nouvelles attaques sur les conditions des travailleurs – réduction des salaires ou allongement de la journée de travail.

Keynes, et ceux qui ont défendu ses idées au sein de l’establishment capitaliste, ainsi que de la gauche et du mouvement ouvrier, ont cherché à nier qu’il existait un conflit d’intérêts fondamental entre la classe ouvrière et la classe capitaliste. Selon leur raisonnement, si l’État se contentait de créer une demande de biens et de services parmi les travailleurs, la classe capitaliste investirait ses ressources dans le système, dans l’intérêt des deux classes.

En fait, l’exploitation inhérente sur laquelle le capitalisme est construit signifie qu’il est fondamentalement incapable de soutenir la demande globale et de surmonter le problème de la « sous-consommation ». Les travailleurs ne reçoivent jamais dans leurs salaires la somme totale de la valeur qu’ils créent. La plus-value revient aux patrons, ce qui signifie que les travailleurs, qui constituent également une grande partie des consommateurs, ne peuvent pas racheter toutes les choses qu’ils produisent, ce qui entraîne des crises périodiques de surproduction. De telles crises ne sont pas automatiques, car de nombreux biens produits par les travailleurs sont en effet destinés à la consommation des capitalistes ou des super-riches, eux-mêmes tels que les produits de luxe, par exemple les yachts, et les biens d’équipement, tels que les machines de production et de fabrication. Ces biens diffèrent de ceux qui sont consommés en permanence par les travailleurs, comme les denrées alimentaires, les vêtements, les voitures, etc.

Il existe d’autres moyens de contourner cette contradiction, temporairement, pour éviter (ou retarder) une descente en crise immédiate du système. Aux États-Unis, par exemple, où les salaires réels stagnent depuis les années 70 et où les dépenses de consommation représentent 70 % de la croissance économique, les dépenses des travailleurs ont été alimentées par l’octroi de crédits bon marché – ce qui a conduit à des niveaux records d’endettement privé. Mais à un certain moment, ces bulles de crédit doivent éclater, et la crise prend son envol.

L’exception du boom de l’après-guerre

La période où les idées keynésiennes régnaient en maître en termes de politique gouvernementale a coïncidé avec le soi-disant « âge d’or » du capitalisme. Il s’agit de l’énorme expansion économique qui a suivi la Seconde Guerre mondiale.

La destruction massive des villes, des infrastructures et de l’industrie pendant la guerre et la reconstruction des économies capitalistes de l’Europe occidentale ont permis de restaurer les taux de profit de la classe capitaliste. Ce boom, combiné à la puissance du mouvement ouvrier organisé (et dans l’ombre du monde stalinien en expansion dont la puissance et le prestige avaient été massivement renforcés), a eu pour conséquence que le système a fait des concessions importantes à la classe ouvrière pour couper court au potentiel de bouleversement social.

L’impérialisme américain, qui est sorti indemne de la guerre, régnait désormais en maître sur le capitalisme mondial. Les institutions qu’il a contribué à établir en 1944 à la conférence de Bretton Woods (à laquelle Keynes lui-même a assisté), à savoir la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, ont joué un rôle clé dans la promotion des politiques interventionnistes de l’État et des politiques keynésiennes. Il en est résulté une augmentation significative du niveau de vie des travailleurs, en particulier dans les pays capitalistes avancés, sous la forme d’une hausse des salaires et d’une augmentation des dépenses de l’État pour financer la gratuité de la santé, de l’éducation et du logement public dans de nombreux États. Parallèlement, la part de la propriété publique dans l’économie, souvent appelée « économie mixte », a augmenté.

La mesure dans laquelle les idées keynésiennes sont devenues l’orthodoxie du capitalisme mondial a peut-être été la mieux résumée par le président américain Richard Nixon dans sa célèbre déclaration de 1971 : « nous sommes tous keynésiens maintenant ». Sous la pression d’un mouvement ouvrier militant aux États-Unis, et avec en toile de fond la guerre du Vietnam et une explosion de la lutte pour la libération des Noirs, des femmes et des LGBTQI, son régime a mis en œuvre des réformes qui allaient totalement à l’encontre de ses instincts politiques. En plus d’être un faucon de la guerre froide, il avait construit sa carrière en s’attaquant aux dépenses des « grands gouvernements » dans le New Deal. Mais ses politiques ont compris l’introduction de contrôles fédéraux sur les prix du pétrole et du gaz, la législation sur la santé et la sécurité sur le lieu de travail et la création de l’Agence de protection de l’environnement (EPA).

Les disciples de Keynes (de différentes teintes) se penchent sur la période de l’après-guerre pour prouver la validité de ses idées, mais ils ne parviennent pas à expliquer pourquoi cette période de croissance sans précédent a fait place à la crise capitaliste au milieu des années 1970. À la fin des années 1960, la concurrence capitaliste croissante entre les États-Unis d’une part et les économies capitalistes reconstruites de l’Allemagne et du Japon d’autre part, ainsi que l’existence d’un puissant mouvement ouvrier qui a joué un rôle dans la défense des salaires et des conditions de travail des travailleurs, ont entraîné une baisse des taux de profit et une compression des bénéfices pour le système. Les investissements capitalistes se sont taris, ce qui a entraîné une période de « stagflation » – combinant l’inflation, qui a vu les salaires minés par la montée en flèche des prix, et la stagnation de la croissance – pendant une grande partie des années 70 et au début des années 80.

La rentabilité et les taux de profit du système ne pouvaient être rétablis qu’en attaquant la part de la richesse de la société allant au travail, en faveur du capital. Cela impliquait de réduire les salaires et les investissements publics qui finançaient le « salaire social » de la classe ouvrière, ce qui nécessitait une attaque frontale contre le pouvoir de la classe ouvrière organisée.

Grandeur et décadence du néolibéralisme

Tout comme les idées de Keynes ont gagné du terrain dans l’establishment capitaliste en réponse à la crise des années 1930, la crise des années 1970 – qui a marqué la fin du boom de l’après-guerre – a persuadé les capitalistes d’abandonner le keynésianisme au profit de politiques connues sous le nom de « monétarisme » ou « néolibéralisme ».

Parmi les principaux défenseurs de ces idées figuraient Milton Friedman et ses disciples de l’École de Chicago. Le Chili a été le premier laboratoire à tester leurs idées, après le renversement du gouvernement de gauche de Salvador Allende, soutenu par la CIA, et l’instauration de la dictature sous Augusto Pinochet. Les figures de proue et les croisés les plus importants du néolibéralisme dans les pays capitalistes avancés étaient Margaret Thatcher et Ronald Reagan. Au centre de leur projet se trouvait la guerre contre la classe ouvrière organisée, notamment lors de la grève des contrôleurs aériens aux États-Unis (1981) et de la grève des mineurs en Grande-Bretagne (1984-1985).

Les politiques du néolibéralisme impliquaient la privatisation des services publics, la réduction des dépenses sociales, la déréglementation des marchés financiers, l’abolition des contrôles des capitaux et l’attaque des salaires et des conditions de travail. En substance, cela signifiait que les contraintes durement gagnées sur la capacité des patrons à exploiter impitoyablement la classe ouvrière étaient mises de côté. En lieu et place du déficit keynésien, une camisole de force devait être maintenue sur les budgets des États capitalistes (bien que dans le cas des États-Unis, cela n’ait jamais été respecté). L’Union européenne, qui a été l’un des principaux moteurs du néolibéralisme, a fait en sorte que tous les États de l’UE aient un régime d’austérité inscrit dans la loi, en introduisant des règles strictes concernant les déficits budgétaires et la dette nationale, les empêchant de dépasser respectivement 3 % et 60 % du PIB. Ces politiques ont été appliquées avec rigueur dans le contexte de la crise de la zone euro de la dernière décennie, dont la Grèce a été le théâtre le plus dramatique.

Un facteur qui a renforcé l’idéologie néolibérale fut l’effondrement des régimes staliniens en Union soviétique et en Europe de l’Est au cours de la période 1989-1991, à la suite de la mauvaise gestion criminelle des bureaucraties non élues et irresponsables qui dirigeaient ces sociétés. La propriété et la planification de l’économie par l’État ont été présentées comme étant intrinsèquement inefficaces et conduisant inévitablement à une réduction des conditions de vie. Cela n’a pas seulement été utilisé pour saper l’idée du socialisme en général, mais aussi pour pousser à la privatisation des services publics et à une déréglementation accrue des marchés financiers. Cette ligne d’argumentation a été adoptée par les dirigeants des organisations de masse de la classe ouvrière. En Grande-Bretagne, le « New Labour », sous la direction de Tony Blair, a abandonné la « clause quatre » de la constitution du parti travailliste qui l’engageait à nationaliser les secteurs clés de l’économie.

La mise en œuvre des politiques néolibérales dans les pays capitalistes n’a évidemment pas été uniforme et l’État joue toujours un rôle crucial dans le développement capitaliste, contrairement au mantra de « la main invisible du marché ». Même sous la présidence de Ronald Reagan, les États-Unis ont connu une forme de « keynésianisme militarisé » avec une augmentation massive des dépenses de l’État en matière d’armement.

Dans les années 1990 et 2000, après l’effondrement de la bulle immobilière et la récession qui s’en est suivie, les gouvernements successifs du Japon, alors deuxième économie mondiale, ont mis en œuvre une série de grands programmes de relance impliquant des investissements massifs dans les infrastructures publiques. Des mesures de relance ont été mises en œuvre en Europe et aux États-Unis après le krach de 2008-2009, et les États, par l’intermédiaire de leur banque centrale, ont joué un rôle essentiel dans le maintien à flot de l’économie capitaliste grâce à l’assouplissement quantitatif (EQ), c’est-à-dire en imprimant de la monnaie et en réduisant les taux d’intérêt pour promouvoir les investissements capitalistes. Aucune de ces politiques, que ce soit au Japon ou celles mises en œuvre aux États-Unis ou en Europe, n’a permis de surmonter les faiblesses structurelles du capitalisme actuel.

Les demi-mesures réformistes ne suffiront pas

La peur de la classe ouvrière en cette période d’instabilité économique, sociale et politique signifie que les mesures keynésiennes sous la forme d’une intervention accrue de l’État dans l’économie seront payantes. La crise du coronavirus a déjà accéléré cette tendance. De telles politiques ne constituent cependant pas du socialisme, comme le soutient Bernie Sanders. Il s’agit plutôt de réformes mises en œuvre dans le cadre de la propriété privée de l’industrie et de la finance et du règne du profit privé. Néanmoins, leur mise en œuvre perturbera le dogme de Thatcher selon lequel « il n’y a pas d’alternative » à l’ordre économique existant.

Les idées de Keynes continueront sans aucun doute à être utilisées par les tendances réformistes qui émergeront dans les nouveaux mouvements de gauche et de classe ouvrière. Ils se sentiront encouragés à le faire étant donné l’ampleur de l’affaiblissement idéologique du capitalisme néolibéral, même si la classe dirigeante entend poursuivre l’application de ces politiques à la demande du grand capital et des banquiers. Cependant, leurs programmes se heurteront à la réalité d’un réel conflit d’intérêts au cœur de ce système, ce qui signifie que les besoins de la classe capitaliste et de la majorité ouvrière ne peuvent coexister pacifiquement, quelle que soit la « mixité » de l’économie.

Les socialistes révolutionnaires lutteront bien sûr pour des réformes telles que l’investissement de l’État pour créer des emplois, l’augmentation des salaires des travailleurs, etc. prônées par les réformistes et les keynésiens, mais ils mettront en avant la nécessité d’un changement radical plus large. Le capitalisme repose sur des crises, qui deviennent de plus en plus graves au XXIe siècle, et l’accumulation de capital et de richesses par la classe des milliardaires ne peut se faire qu’au détriment de nos conditions de vie, de notre santé et de notre environnement.

Il existe cependant une véritable alternative, une alternative qui ne bricole pas tel ou tel aspect du système de marché rapace motivé par la recherche du profit à court terme, mais qui vise à remplacer la recherche du profit par la recherche de la satisfaction des besoins des gens. Une alternative qui remplace l’anarchie du marché par une planification rationnelle et démocratique de l’économie. Une alternative qui remplace le règne d’une petite élite par celui de l’immense majorité. Cela ne peut être réalisé qu’en « expropriant les expropriateurs », selon les termes de Karl Marx. C’est-à-dire en saisissant les richesses et les ressources que les travailleurs ont créées pour les faire entrer dans le domaine public sous leur gestion et leur contrôle. Ce faisant, nous poserons les bases d’une société socialiste internationale où notre planète sera sauvegardée et où les êtres humains pourront se développer au maximum de leurs capacités et de leurs talents.

Cillian Gillespie, Socialist Party (ISA en Irlande)

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Notes :

  1. “Half of world’s workers ‘at immediate risk of losing livelihood due to coronavirus”Guardian, 29 April 2020,
  2. https://www.ictu.ie/press/diary/2010/10/12/building-an-alternative-vision-skidelsky-lecture/
  3. Brendan Ogle, From Bended Knee to a New Republic: How the Fight for Water is Changing Ireland, Liffey Press (2016), p.32
  4.  “Open Letter to President Roosevelt”, New York Times, 31 December 1933
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