L’entente Pipmuakan: nouvelle tentative de museler les Innus

La lutte des Wet’suwet’en et la vague de solidarité qui l’a accompagné a participé à radicaliser le militantisme de plusieurs communautés autochtones, notamment au Québec. ALTERNATIVE SOCIALISTE s’est entretenu avec le militant autochtone Arthur Picard pour en savoir plus sur la résistance des Innus à l’entente Pipmuakan, une tentative controversée d’Hydro-Québec pour construire une ligne de transport d’électricité sur un territoire ancestral.

Durant les dernières semaines, la résistance des Wet’suwet’en contre le projet Coastal GasLink s’est exprimée par le blocage du chantier du gazoduc censé passer sur leur territoire. Cette résistance a été appuyée partout sur le territoire de l’État canadien. Des blocus ferroviaires ont été érigés par différentes communautés autochtones et ont causé un ralentissement des transports commerciaux.

L’industrie des hydrocarbures n’est toutefois pas la seule à fouler au pied la souveraineté des peuples autochtones sur leur territoire. Au début de l’année 2020, Hydro-Québec a de nouveau proposé un projet de construction de lignes de transport électrique, appelé l’entente Pipmuakan, à la communauté innue de Pessamit. En plus de passer sur un territoire ancestral, ce projet menace la rivière Betsiamites et sa population de saumons atlantiques.

C’est la 2e tentative d’Hydro-Québec en moins d’un an pour en arriver à un accord avec la communauté. La société d’État a toutefois essuyé deux revers de suite lors des référendums organisés sur la question. Très peu d’information sur cette entente a été divulguée jusqu’à maintenant.

Pour en savoir plus, ALTERNATIVE SOCIALISTE s’est entretenu avec Arthur Picard, un innu de 39 ans issu des communautés de Pessamit et Uashat (région de la Côte-Nord du Québec). Militant autochtone, Arthur travaille dans le domaine de la construction. Il demeure à Québec depuis quatre ans. Arthur nous parle avec générosité de cette résistance tranquille des Innus — qui ne fait pas la une des journaux d’un bout à l’autre du pays — mais qui est inspirée par le même courage et le même sentiment de colère envers les gouvernements que les Wet’suwet’en.

ALTERNATIVE SOCIALISTE. Qu’est-ce que propose l’entente de Pipmuakan ?
Arthur Picard. C’est une entente qu’Hydro-Québec veut faire pour passer une ligne de transport sur le territoire ancestral des Innus de Pessamit en échange de redevances. Je n’ai pas pu voir tous les détails de l’entente, car il fallait absolument aller au Conseil de bande. L’entente n’était pas accessible sur internet ou publiquement, il fallait absolument se présenter sur place, à Pessamit. Mais ce qu’on sait, c’est que c’est une entente qui promettait plusieurs millions de dollars et des emplois pour la communauté.

A.S. Pourquoi s’y opposer
A.P. En signant l’entente pour cette ligne de transport, ça ouvre la porte à l’acceptation de deux autres lignes de transport. L’entente sur le raccordement Québec — New Hampshire est incluse dans cette entente. La réaction des gens de Pessamit : c’est inacceptable. Moi, je milite contre ça parce qu’on a eu du développement électrique ici dans le passé et Pessamit est toujours en litige avec Hydro-Québec. J’ai trouvé ça audacieux de la part d’Hydro-Québec de vouloir proposer des nouvelles ententes, alors que les litiges du passé ne sont même pas réglés.

A.S. Le Conseil de bande de Pessamit a accepté l’entente, mais la communauté l’a rejeté deux fois par référendum. Pourquoi
A.P. On l’a vu avec Wet’suwet’en, il y a cette double légitimité. D’un côté, il y a les Conseils de bande qui font la gestion des finances et des activités du fédéral pour les communautés. De l’autre, il y a les clans traditionnels. Nous autres, on a un territoire revendiqué qui est le Nitassinan et on a le Innu Assi, qui est le territoire reconnu limité par la réserve. Le Conseil de bande a juridiction sur l’Innu Assi, mais pas sur le Nitassinan, qui revient aux familles traditionnelles innues. Donc, on n’a pu voir que, comme à Wet’suwet’en, les familles traditionnelles n’ont pas été consultées. Il y a eu un gros manque de transparence à ce niveau-là. Plusieurs personnes n’étaient pas d’accord parce que le Conseil de bande a pris des décisions seulement en parlant aux consultants.

A.S. Les chefs traditionnels sont-ils plus lucides quant aux dangers de croissance des inégalités entre les classes sociales lorsque des projets de casinos, de contrebande de cigarettes ou d’hydroélectricité leurs sont proposés
A.P. Si les Conseils de bande arrivent à faire entrer le cash par le capitalisme, bien le résultat c’est qu’on va perdre nos terres. Les chefs des Conseils de bande font des rencontres un peu partout au Québec. Ils voient le rythme de vie des villes. Ils veulent avoir la même chose dans leur coin, alors que les habitants des communautés ont de la misère à avoir des emplois.

Hydro-Québec a signé une entente pour avoir un quota de personnes autochtones sur les chantiers de la Romaine, et ça n’a pas été respecté. Lorsqu’Hydro-Québec octroie des contrats de chantiers à des compagnies privées, ils veulent des garanties et exigent 10 % des coûts du chantier, ce qui peut représenter plusieurs millions de dollars. Les Innus ici n’ont pas les moyens de partir une entreprise pour avoir ces contrats. Hydro-Québec ne veut même pas fractionner les contrats de chantiers pour permettre à des plus petits joueurs de prendre les contrats. Ce sont toutes des tactiques pour que ce soit seulement des grosses compagnies, des amis des partis politiques québécois ou canadiens, qui raflent la mise. La situation doit changer.

A.S. Qu’est-ce qui doit changer dans l’approche d’Hydro-Québec
A.P. Il y a une haine généralisée contre la société d’État et le gouvernement. Je pense qu’Hydro-Québec devra faire attention à son approche et sa façon de négocier. Parce que la résistance pourrait s’intensifier. Je pense que personne ne veut revivre une autre crise d’Oka. Mais le contexte fait que ça pourrait arriver s’il n’y a pas d’ouverture des gouvernements à nous intégrer dans l’économie canadienne. Je ne pense pas que les nations autochtones soient contre le développement économique. Mais il faut que ce développement soit acceptable à nos yeux. On veut être des vrais partenaires, pas seulement des spectateurs des colonies canadiennes.

Malgré le manque d’emploi chez les Autochtones, ils ne sont pas tous prêts à travailler dans les secteurs que l’industrie favorise dans leur coin comme le secteur gazier, le secteur minier ou même le secteur sylvicole. Les Autochtones sont assez écœurés de voir tout le bois sortir de leur territoire, la même chose pour les mines. Ils ont des grosses réticences envers les ententes négociées. Et aussi, ça crève le cœur de pas mal de gens de voir la nature se faire dépouiller. La nature, c’est notre habitat. C’est un peu comme si quelqu’un vient chez vous et sort tous les meubles de ta maison.

Les Québécois et les Canadiens vivent d’une économie qui s’appuie sur des industries polluantes et qui s’approvisionnent des ressources naturelles de territoires autochtones. En retour, les autochtones n’ont presque aucun bénéfice réel. Il a des réserves qui n’ont même pas d’eau potable. Les Autochtones ont été résilients longtemps, mais va falloir que ça change.

A.S. Qu’est-ce qui a changé entre la 1re et la 2e entente de Pipmuakan
A.P. Il y a eu quelques bonus supplémentaires, des promesses de jobs. Mais il y a déjà 11 000 mégawatts qui découlent des rivières de Pessamit. On s’entend que c’est plus gros que le développement de la Baie-James ! Les compensations aux Innus pour ce barrage ont seulement été de 50 000 $. Les Innus demandaient au moins d’avoir de l’électricité gratuite pour régler en partie le litige. Mais le Conseil de bande et Hydro-Québec leur ont dit que ça ne pouvait pas se faire. J’espère qu’avec ce qui se passe avec Wet’suwet’en, ça va les faire réfléchir et leur faire réaliser qu’ils ne peuvent pas faire ce qu’ils veulent.

A.S. Quelles sont les relations entre la communauté innue, son Conseil de bande et son clan traditionnel
A.P. Certains Innus semblent avoir peur du Conseil de bande, peur d’avoir des représailles s’ils vont à l’encontre des décisions du Conseil de bande. Mais comme je dis, avec la situation de Wet’suwet’en, le rapport de force est plus intéressant. On voit que les chefs traditionnels ne font jamais partie des consultants des Conseils de bande. Mais ce sont des représentants directs des familles traditionnelles. Le rapport de force y s’établit réellement au niveau des gens plutôt qu’au niveau des Conseils de bande. Les Conseils de bande ne représentent pas souvent les décisions du peuple. Leur premier intérêt, c’est d’avoir de l’argent pour créer des emplois pour la communauté.

Je le vois aussi à Québec. Les actions du chef Konrad Sioui, du Conseil de bande de Wendake, vont dans le même sens. Il n’y a pas beaucoup de protestations à Wendake, mais sur les réseaux sociaux, beaucoup sont contre le Conseil de bande. Le chef Sioui essaie d’avoir un terrain vacant pour construire un casino. On ne sait pas si le fédéral va céder le terrain, mais c’est là qu’on comprend que pour avoir des concessions, il est obligé d’aller à contre-courant de sa nation. Le chef Sioui a aussi demandé la levée des blocus durant la résistance Wet’suwet’en.

A.S. Est-ce sensiblement la même situation à travers le Canada
A.P. Je connais plus la réalité à l’est du pays. Mais oui, c’est sensiblement comme ça même à l’Ouest. Il y a toujours une opposition entre les clans traditionnels et les Conseils de bande. On s’entend que les Conseils de bande, c’est des extensions du gouvernement fédéral. Ils sont dirigés par le gouvernement fédéral, le financement de leurs enveloppes budgétaires, ça vient du gouvernement. Alors on dirait que les Conseils de bande ont peur de trop pencher du côté de la population et de se faire couper leur financement. Je dirais qu’environ 80 % des Conseils de bande ne représentent pas les aspirations de leur communauté. On l’a vu aussi avec les Mohawks, qui suivent encore la Grande Loi de la Paix. Ils sont majoritaires à ne pas voter aux élections de leur Conseil de bande parce qu’il ne représente pas la nation.

A.S. Est-ce que les luttes autochtones risque de s’intensifier
A.P. Je pense que la résistance Wet’suwet’en va amener une nouvelle dynamique aux revendications des Autochtones. On est plus scolarisé, on comprend mieux les enjeux. Le fédéral, le provincial et les Conseils de bande s’envoient tour à tour la patate chaude. Ils ne savent pas comment régler le problème. Ils ont peut-être reculé sur l’intervention de la GRC, mais je ne pense pas que le gouvernement va vouloir céder sur son projet de Coastal GasLink.
Il y a peut-être des personnes qui vont se radicaliser et qui vont probablement devenir des extrémistes. L’attitude des gouvernements et des compagnies sont en train de créer ces monstres-là. Ce n’est pas ce qu’on veut, mais c’est comme ça que ça se passe partout à travers la planète quand des personnes sont opprimées et qu’elles n’ont plus d’alternatives.

***

Au moment d’écrire cet article, tous les blocus en solidarité avec les Wet’suwet’en ont été levés. Il semble y avoir une entente avec le gouvernement fédéral. Reste à connaître son étendue et si Coastal GasLink continuera ses travaux. Il est évident que, partout dans l’État canadien, les mêmes enjeux relatifs à la violation des droits des communautés autochtones et des clans traditionnels à la souveraineté des territoires ancestraux non couverts par les réserves reviendront constamment. Chaque tentative d’outrepasser ces droits fait augmenter la colère des communautés et stimule la résistance de tous ceux et celles qui veulent protéger l’environnement.

ALTERNATIVE SOCIALISTE appuie cette résistance. Ses membres agissent pour unir les forces de toutes les personnes sur le marché du travail ou sur le chômage, peu importe leur statut. Le but est de lutter pour les intérêts de la classe ouvrière et hisser à la tête de toutes les communautés des gouvernements réellement démocratiques qui géreront l’aménagement du territoire dans le respect des écosystèmes et des générations futures.

Carlo Mosti

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