Ascension de Sanders : La vieille garde démocrate en panique

La révolution politique de Bernie Sanders prend de l’ampleur. Il est devenu le premier candidat à la présidence dans l’un des deux principaux partis américains à gagner le vote populaire dans les trois premiers caucus et primaires. Après avoir gagné dans l’Iowa et le New Hampshire, il a remporté une victoire écrasante dans le Nevada avec plus du double de voix que le candidat numéro deux, Joe Biden.

Le résultat du Nevada a brisé bon nombre des rumeurs colportées par les médias privés sur les limites de la campagne Sanders. Avant tout, il y a eu l’affirmation ridicule qui remonte à 2016 selon laquelle Sanders ne fait appel qu’aux électeurs blancs. Sanders a remporté 51% du vote latino dans le Nevada et Biden, à bonne distance, a eu 17%. Sanders est maintenant en tête dans les sondages nationaux auprès des personnes racisées; les Latinos en particulier, mais aussi avec le jeune électorat noir.

En fait, Sanders a gagné tous les groupes démographiques du Nevada, y compris les hommes, les femmes, l’électorat plus jeune et celui plus âgé. Nous savons que dans les sondages nationaux, il domine parmi l’électorat de moins de 30 ans, mais il est également très frappant que son soutien soit concentré parmi les gens de la classe ouvrière. Il a remporté un appui de 40% parmi les participants et participantes du caucus du Nevada sans diplôme universitaire, 13% de plus que parmi ceux et celles munis d’un diplôme. De même, dans les sondages nationaux, il est généralement le plus populaire parmi l’électorat démocrate gagnant moins de 50 000 $/an et le moins populaire parmi les salarié·es à six chiffres. Cela nous aide à comprendre pourquoi Hillary Clinton peut honnêtement dire que personne n’aime Sanders. Effectivement, aucun de ses ami·es riches ne le supporte.

Sanders commence également à exposer l’idée qu’il a un « plafond » qu’il ne pourrait pas percer parce que ses idées « socialistes démocratiques » sont trop radicales pour la plupart des gens ordinaires. En fait, il est démontré que la plateforme pro-ouvrière de Sanders a un énorme attrait, notamment en raison de son appel à une assurance-maladie pour tout le monde (Medicare for All), à l’annulation de la dette des étudiants et étudiantes, à un salaire minimum national à 15 $/h, au renforcement des droits des organisations de travailleurs et travailleuses, au contrôle national des loyers, à un Green New Deal et à la fin des politiques racistes d’incarcération de masse.

Dans l’Iowa et le New Hampshire, les sondages de sortie ont montré que près de 60 % des personnes répondantes appuyaient le Medicare for All. Dans le Nevada, la plupart des membres du Latino Culinary Workers Union ont rejeté l’appel de leur direction syndicale de s’opposer à Sanders et au Medicare for All.

L’effondrement de l’establishment démocrate

L’establishment démocrate est dans un état de panique complet. Il craint que le momentum de Sanders devienne impossible à arrêter. Il est prêt à faire d’énormes efforts — y compris une brokered convention — pour l’arrêter. Cela est envisageable si Sanders remporte le plus de délégué·es, mais sans avoir une majorité claire. Selon les règles actuelles, les délégué·es seraient libres d’appuyer un « candidat de consensus » imposé par l’establishment au 2e tour de scrutin du congrès afin d’arrêter Sanders. Les démocrates ont également plus de 700 « superdélégué·es » non élu·es — des personnes représentantes du parti qui peuvent être appelées à faire pencher la balance.
Cela provoquerait la fureur de millions de personnes. Il s’agirait d’un vol d’élection encore plus flagrant qu’à l’élection primaire truquée de 2016. Le Comité national démocratique y a alors essentiellement agi comme une aile de la campagne d’Hillary Clinton.

Pourquoi la direction du Parti démocrate est-elle prête à aller aussi loin? D’abord et avant tout parce que la campagne de Sanders parle des intérêts des travailleurs et travailleuses. La classe dirigeante que sert l’establishment ne veut absolument pas d’un « organisateur en chef » à la Maison-Blanche. La direction démocrate comprend très bien que la campagne Sanders 2016 a contribué à inspirer bon nombre de militants et militantes du milieu de l’enseignement à l’origine de Red for Ed, une révolte qui a débuté en Virginie-Occidentale en 2018. Encore une fois, même si l’establishment s’oppose fermement à la plateforme de Sanders, sa plus grande crainte serait qu’une présidence de Sanders aide à déclencher une vague de lutte de classe ainsi qu’une revitalisation combative du mouvement ouvrier.

Il est certain que les donateurs du Parti démocrate préféreraient un 2e mandat de Trump plutôt que Bernie Sanders. De nombreux donateurs démocrates à Wall Street, tout comme Bill Gates, ont déclaré ouvertement qu’ils préféreraient Trump à Elizabeth Warren, laquelle représente une menace beaucoup moins importante pour leurs intérêts!

Le néolibéralisme en crise
Le débat au Nevada qui a précédé les caucus a été un événement décisif regardé par 20 millions de personnes. Plusieurs dans le leadership du Parti démocrate souhaitaient clairement que Michael Bloomberg devienne la solution à leur problème, le poids lourd qui pourrait éliminer Bernie. Il a cependant implosé sur scène.

En réalité, il est peu probable que l’ancien maire milliardaire de New York – qui a appuyé George W. Bush en 2004 et supervisé le programme massif « stop and frisk » ciblant les jeunes noirs de la ville – fasse appel à la base du parti une fois connu. Comme l’explique Krystal Ball à l’émission The Hill Rising, penser que Bloomberg est la solution pour battre Trump « c’est comme penser que le problème avec Hillary Clinton est qu’elle n’était pas assez étroitement associée à la guerre en Irak et pas assez confortable avec Wall Street ».

Si l’establishment devait imposer Bloomberg à la convention, des millions de personnes refuseraient de voter pour le parti, assurant presque la réélection de Trump. Que la direction démocrate a sérieusement envisagé l’idée qu’il était leur sauveur n’est rien qu’une indication du désespoir de l’élite du parti.

Bien sûr, Bloomberg possède des ressources financières sans fin et restera dans la course malgré les coups qu’il a reçus. Mais le débat a également montré que les autres candidatures ne sont pas en mesure de porter un coup dur à Sanders, maintenant en tête de liste. Pourquoi? Le chroniqueur conservateur du NEW YORK TIMES, David Brooks, a récemment soutenu que Sanders a développé un mythe du « nous contre eux », mais qu’aucune des autres candidatures « n’avait les concepts ou l’équipement mental capable de faire tomber un socialiste comme Sanders ». Il a ajouté que « dire que ses programmes coûtent trop cher est une réponse pathétique à un mythe réussi ».

La course de Sanders souligne le conflit des intérêts de classe et l’incapacité du capitalisme à subvenir aux besoins fondamentaux d’une grande partie de la population. Ce n’est pas un mythe; c’est la réalité. Mais Brooks montre à sa façon le problème de crédibilité profond qui frappe actuellement l’establishment des grandes entreprises. En terme de proposition idéologique, elle ne va pas au-delà du mythe d’une société « post-classe » promu par le néolibéralisme. Le néolibéralisme est en faillite dans une société où les inégalités ont atteint des niveaux jamais vus depuis l’« âge d’or » de la fin du 19e siècle. Leur 2e ligne de défense est une politique d’identité (identity politic) corporative qui a clairement un attrait limité. Le dernier recours des démocrates consiste à utiliser l’effet terrorisant du terme « socialiste » qui, de nos jours, n’est qu’une façon de reconnaître qu’ils ont perdu. La seule alternative réelle dans la politique américaine à l’appel de Sanders à la solidarité de la classe ouvrière est la droite populiste de Trump avec le nativisme de l’« Amérique d’abord ».

Est-il toujours impossible pour Sanders de gagner?

Pour ces raisons, Sanders est le candidat avec les meilleures chances de battre Trump. Ce n’est certainement pas Joe Biden ou Mike Bloomberg qui en serait capable. Le dernier mensonge véhiculé par les médias corporatifs au sujet de Sanders déclare qu’il est « impossible pour lui de gagner ». Sondage après sondage, les résultats montrent que Sanders peut battre Trump par une plus grande marge que n’importe quelle autre candidature démocrate.

Warren a gagné des points dans le débat contre Bloomberg. Mais ceci n’a pas été reflété dans le vote au Nevada. Sous pression, elle s’est retirée du Medicare for All et ses attaques contre Sanders au nom de l’establishment l’ont éloignée de beaucoup de gens. Les membres de la classe ouvrière qui cherchent à se battre pour du vrai changement voient clairement que Sanders est celui qui sera le plus dur et le plus cohérent combattant contre l’influence capitaliste sur le gouvernement américain.

Super Mardi

Le 3 mars se tiendra 14 primaires et un tiers de toutes les personnes déléguées seront choisies. Les sondages montrent que Sanders a une avance significative en Californie, au Texas et dans la plupart des autres États. Une pression énorme va maintenant s’exercer sur certaines candidatures « centristes » pour qu’elles se retirent de la course. Si elles divisent le vote et que certaines d’entre elles n’atteignent pas le seuil de 15 % permettant d’obtenir des délégué·es, elles n’aideront en rien l’objectif de réunir des délégué·es non-Sanders utilisables contre lui au congrès.

Le problème, c’est que même si les candidats comme Buttigieg, Klobuchar et Steyer sont faibles, ils ne voient pas pourquoi ils devraient s’écarter du chemin pour aider d’autres faibles candidatures comme Biden ou Bloomberg.

Il est maintenant vital de faire sortir le maximum de votes pour Sanders et de garder les acteurs politiques capitalistes sur la défensive.

Million to Milwaukee

Mais nous devons aussi nous préparer à la possibilité que ce combat aille jusqu’à la convention à Milwaukee. C’est pourquoi Socialist Alternative appelle pour un Million to Milwaukee, pour des mobilisations de masse dans les rues pour mettre une pression maximale sur l’establishment démocrate afin qu’il respecte la volonté des gens.

Si l’establishment démocrate réussit à voler les élections, la situation sera beaucoup plus explosive qu’en 2016. Des dizaines de millions de personnes tireraient des conclusions sur la nature du Parti démocrate lui-même et sur l’impossibilité de le transformer en un parti qui représente les intérêts des travailleurs, des travailleuses et des personnes opprimées. Il y aurait certainement une sortie massive des délégué·es Sanders et il faudra commencer à prendre des mesures concrètes pour la création d’un nouveau parti par et pour la classe ouvrière.

Si, d’une manière ou d’une autre, Sanders surmonte tous les obstacles et gagne la nomination – ce qui ne peut certainement pas être exclu à cette étape – cette énorme victoire ne serait que le début de la lutte. Un certain nombre de commentateurs font des comparaisons entre la campagne de Sanders et celle de Trump en 2016. L’establishment républicain d’alors a fait des tentatives désespérées pour l’arrêter avant de capituler.

Il est possible de revoir une telle situation se produire. Mais si Sanders gagne non seulement la nomination, mais aussi la présidence, la prochaine étape ne serait certainement pas similaire. Trump a complètement pris le contrôle du Parti républicain au cours des deux années suivantes. Cela n’arrivera pas avec Bernie et le Parti démocrate. Dans le cas de Trump, alors que l’establishment républicain le détestait et s’opposait à un certain nombre de ses positions, les entreprises américaines étaient généralement satisfaites de ses réductions d’impôt, de sa déréglementation et de son offensive contre la Chine. Si Bernie s’en tient à ses positions et mobilise les gens ordinaires pour réaliser son programme, la classe dirigeante s’opposera totalement à lui. L’establishment démocrate obéira aux ordres de la classe capitaliste. Une présidence de Bernie poserait donc de manière urgente la question de la construction d’un nouveau parti.

Alors que la campagne de Bernie présente un dynamisme massif, il est impossible d’avoir l’absolue certitude sur ce que les prochains mois apporteront. Ce qui est sûr, c’est que la scène a été préparée pour la plus grande confrontation politique entre la gauche et la classe dirigeante depuis un demi-siècle. L’histoire frappe à notre porte. Serons-nous prêts et prêtes?

Tom Crean, Socialist Alternative (ISA aux États-Unis)