Médicaments & vaccins : quand le marché nous rend malades

Ces dernières semaines, plusieurs problématiques ont illustré quelques contradictions du secteur pharmaceutique. L’affaire de la petite Pia a illustré le coût exorbitant des traitements. Le secteur des pharmacies d’officines a aussi crié son désarroi face aux pénuries de médicaments en faisant référence aux pénuries de temps de guerre. Dans un contexte général de dé-financement des soins de santé et de lutte du secteur, le coût des machines et des traitements a aussi été mis en cause. Les remboursements de médicaments en 2018 ont coûté 4,5 milliards d’euros à la collectivité. Si on ajoute à cela certains scandales comme celui des opiacés qui a dévasté la vie de centaines de milliers d’Américains en 20 ans, un constat s’impose : sauvegarder le secteur pharma d’une production basée sur les profits.

Les pénuries de médicaments en Belgique

La problématique des pénuries de médicaments est un phénomène mondial. L’OMS (Organisation mondiale de la santé) a d’ailleurs fait une feuille de route pour tenter d’enrayer le problème lors d’une de ses sessions de janvier 2018, sans jusqu’ici parvenir à réellement trouver une solution. Pour ce qui est de la situation en Belgique, en considérant seulement le mois de novembre, on compte 602 notifications d’indisponibilités de conditionnement de médicaments. La liste n’étant pas figée, l’AFMPS (Agence fédérale des médicaments et des produits de santé) estime que sur tous les médicaments conditionnés en Belgique, 5% connaissent en moyenne la pénurie. Les conséquences peuvent être dramatiques pour les patients qui attendent leur traitement. L’exemple récent de pénurie de l’antibiotique Clamoxil a entraîné une sortie dans la presse des professionnels de la santé pour dénoncer le phénomène.

Selon l’AFMPS, il y a trois causes principales à ces indisponibilités :

  • L’indisponibilité réelle, due à un incident de production, à un problème lors du transport,…
  • Un arrêt de commercialisation, la firme ne distribuant plus le produit en Belgique ou ayant stoppé la commercialisation du produit.
  • Un problème de distribution où le produit est disponible en Belgique mais pas dans toutes les pharmacies ou en raison du fait que les firmes ne respectent pas le contingent prévu par le pays.

Pour nous en prendre à ces causes mises en avant par les autorités, nous devons remettre en question l’organisation capitaliste de la production.

Une production de plus en plus sociale, mais dont l’appropriation est privée

Quand une entreprise privée produit des médicaments elle ne le fait pas pour l’usage que la collectivité va en faire c’est à dire soigner des malades. Elle le fait pour engendrer des bénéfices. Les produits de santé sont donc devenus une marchandise comme les autres sous le règne capitaliste. Cette marchandisation de la société a pour conséquence que l’ensemble du secteur des soins de santé est de plus en plus considéré comme une source de profits.

Cela implique d’organiser la production pour maximiser les profits en question, pour produire au moindre coût et vendre au prix fort. Cela entraîne des délocalisations de la production ou plus exactement le découpage de la chaîne de production pour optimiser à chaque étape la valorisation de la marchandise : effectuer la recherche et le développement dans un pays où existe une déduction fiscale pour le brevet (comme c’est le cas en Belgique), effectuer les tests cliniques là où la législation sera la plus adéquate, extraire les matières premières dans des pays spécialisés dans ce secteur, organiser la production sur différent pays pour mettre les travailleurs en concurrence les uns avec les autres. Tout cela pour vendre au plus offrant.

Dans tout ce processus de production, on applique l’organisation scientifique du travail la plus moderne qui soit pour éviter le stockage et les coûts que cela représente. Si les Etats veulent disposer de stocks stratégiques, c’est à la collectivité d’en payer le prix. Derrière les causes de l’indisponibilité, on trouve donc la soif de profits.

Quant à l’arrêt de commercialisation, le terme exprime très bien que ces dirigeants de firmes n’ont que faire des besoins qui existent dans la santé. Ils veulent enrichir leurs actionnaires. Comme manière de réguler la pénurie, des industriels préconisent d’ailleurs l’augmentation des prix. En effet, si l’offre est inférieure à la demande, les prix du marché devraient augmenter. Mais en suivant cette loi, on diminue la demande qui est en capacité d’accéder au soin de santé.

Les solutions dans le cadre du marché et leurs contradictions

Faces à ces différents problèmes, certains tentent d’ébaucher des solutions dans le cadre du système et de répondre aux besoins des patients mais ces dernières se heurtent à la propriété privée des moyens de production.

En général, comme une bonne partie des médicaments est remboursée par la collectivité via la sécurité sociale, le prix des médicaments est négocié entre la firme productrice et l’Etat. Une discussion qui s’effectue derrière des portes closes. Le pouvoir de négociation des différents Etats dépend donc de l’importance de leur marché potentiel. Certains évoquent l’idée d’une négociation européenne pour un prix unique. Mais les différences socio-économique, et donc de pouvoir de négociation, sont fort différentes. De plus, il faudrait une unification européenne au niveau des remboursements et donc un financement de la sécurité sociale harmonisé ou à tout le moins coordonné au niveau européen, ce qui n’est pas à l’ordre du jour.

Une autre idée défend de protéger l’industrie pharmaceutique européenne afin de disposer d’une indépendance dans l’approvisionnement en produits de santé. Cette idée de protectionnisme social est tentante mais, comme on le voit actuellement, les tendances à la démondialisation entraînent un ralentissement de l’économie mondiale. Dans le secteur pharma comme pour d’autres secteurs, le marché américain et asiatique (Chine et Japon) sont primordiaux pour toutes les entreprises. Risquer de se fermer ces marchés par une guerre commerciale risque d’amener encore plus de problèmes non seulement dans ce secteur mais dans l’ensemble de l’économie européenne et mondiale.

Voyant les solutions bloquées au niveau européen, différents modèles sont évoqués pour faire baisser la facture finale pour le patient et la collectivité, comme le modèle Kiwi. Il s’agit d’un modèle ou l’Etat fait un appel d’offre pour disposer du médicament le moins cher. Le bureau du plan a calculé que cela pourrait représenter une économie de 500 millions d’euros pour l’assurance maladie invalidité. Ce serait évidemment de l’argent bienvenu à réinjecter dans les soins de santé. Mais cela risque d’aggraver le risque de pénurie. En effet, pour peu que la firme ait un accident de production, il n’y aurait pas de produit de remplacement. De plus, le secteur pharma s’est organisé depuis longtemps pour vendre le maximum de sa production là où c’est le plus intéressant. Les grossistes-répartiteurs vendent leurs stocks là où ils ont les meilleurs prix, entraînant des difficultés d’approvisionnement et des pénuries dans les autres pays. Cette solution ne répond également pas à l’absence de traitement qui est présente pour certains produits du fait de la faiblesse de la demande. C’est le cas des maladies qu’on appelle orpheline, car elle ne touche pas une masse critique de gens suffisamment grande que pour investir dans la production de traitement.

Les capitalistes contre la santé publique

Le scandale des antidouleurs aux USA a révélé que, chez les capitalistes, la soif de profit était plus forte que la volonté de répondre aux nécessités humaines. Alors que les USA ont mené une guerre à la drogue et aux cartels avec comme motifs la santé publique, ces derniers mois, on s’est rendu compte qu’une crise sanitaire terrible avait frappé le pays. Plus de 300 000 personnes sont décédés en 20 ans suite à l’addiction aux opioïdes acquise avec la prise de traitements antidouleurs. L’oxycontin est particulièrement mis en avant. Ce médicament produit par la firme Purdue depuis 1996, qui continue d’être vendu, avait été lancé à grand renfort de marketing et en donnant des avantages à certains médecins pour qu’ils le prescrivent. Cela illustre que pour les capitalistes le profit reste la priorité.

Une autre voie d’inquiétude pour la santé publique, c’est la qualité générale des produits mis sur le marché. Afin d’augmenter la rentabilité de la recherche et du développement, les sociétés veulent diminuer le temps nécessaire à l’étape de mise sur le marché. Il existe une procédure de mise sur le marché rapide qui est appelé fast-track ou voie rapide qui est mise en route pour des maladies orphelines ou lorsqu’un traitement n’est pas disponible. Mais, de plus en plus, les sociétés veulent étendre cette méthode aux traitements qui ne correspondent pas aux critères actuels afin d’en diminuer le coût de recherche et de développement. Cette volonté de diminuer le temps met sous pression les équipes de recherches et cela peut à terme diminuer la qualité des produits mis sur le marché.

Les capitalistes sabotent les solutions

En octobre, un scandale est sorti dans la presse qui révèle que les sociétés Roche et Novartis se sont entendues pour maintenir le prix d’un médicament contre la dégénérescence maculaire à un niveau élevé, volant ainsi plusieurs millions d’euros à la collectivité. La ministre de Block a minimisé le phénomène mais le PTB a très justement dénoncé les choses. Dans cet article, Sophie Merckx fait cette déclaration : «Nous devons d’urgence mener un débat de fond sur le pouvoir qu’exerce aujourd’hui l’industrie pharmaceutique sur notre société. La bourse ou la vie, cela ressemble à une phrase tirée d’un vieux western, et pourtant c’est de plus en plus une réalité. Cela doit cesser. Pour nous, c’est clair : la recherche et le développement des médicaments doivent être entre les mains du public, de façon à ce que les besoins des patients soient la priorité, et non l’avidité des actionnaires des entreprises pharmaceutiques.»

Produire en fonction des besoins sociaux? Nationaliser l’industrie pharmaceutique!

L’industrie pharmaceutique est un secteur qui génère énormément de profits. Les pharma papers ont révélé l’ampleur de ces montagnes de fric. Entre 1999 et 2017, 11 des plus gros laboratoires pharmaceutiques ont réalisé 1019 milliards d’euros de bénéfices! De toute cette richesse créée par le travail social, pas moins de 925 milliards ont été versés aux actionnaires, c’est à dire 90,8%. Tout cet argent n’a pas été réinvesti dans la recherche et le développement de traitements innovants efficaces et accessibles à toutes et tous. Dans le cadre d’une industrie nationalisée et sous le contrôle et la gestion des travailleurs et des patients, on pourrait faire baisser le coût des médicaments et investir dans la recherche et le développement, de même que dans une infrastructure industrielle intégrée avec de bonnes conditions de travail pour répondre aux besoins sociaux.

Nous sommes d’accord avec Sophie : nous devons mener un débat de fond sur le pouvoir de l’industrie pharmaceutique sur notre société. Au lieu de seulement prendre en compte l’avis et les intérêts des dirigeants et des actionnaires de ce secteur, nous pensons que nous devons mener ce débat avec les militantes et militants qui travaillent dans ce secteur ainsi que les militantes et militants du secteur des soins de santé, des mutuelles, de l’assurance maladie invalidité, les malades bref tout ceux qui sont concernés. C’est en nous organisant ensemble et par la lutte que l’on pourra établir le rapport de force pour sortir ce secteur des griffes des 1% et que l’on pourra discuter de la meilleure manière de répondre aux besoins sociaux.

L’industrie Pharma en Belgique

Le secteur pharmaceutique est un secteur économique de poids. Au niveau mondial la production mondiale équivalait à 997 milliards de dollars en 2014 et une valeur ajouté de 442,6 milliards de dollars. Au niveau de la Belgique, le secteur compte 980 entreprises et plus de 50 000 équivalents temps-pleins par année. Le secteur a généré une valeur ajouté de 14,7 milliards d’euros en 2016 soit plus de 290 000 euros par ETP en moyenne. La Belgique représente 9,5 % de la valeur de production au niveau européen pour 2016.

Grâce à son poids dans l’économie belge. Le secteur sait organiser son influence auprès des différents politiciens des partis traditionnels qui votent des lois sur-mesure pour ce secteur. Le mécanisme fiscal de déduction pour brevet en est un exemple, mais la manière dont a été négocié le contrat de stock contre la grippe H1N1 par la ministre de la santé Laurette Onckelinkx à l’époque en est un autre. De manière plus générale, le secteur profite de la loi de 1996 et de ces différentes modifications qui, sous couvert de protection de la compétitivité, bloque l’augmentation des salaires en Belgique. Cela assure que les travailleuses et travailleurs de ce secteur ainsi que la collectivité ne savent pas prendre leur juste part de la richesse généré collectivement ces dernières années.

Il est important de réfléchir avec les militantes et les militants de ce secteur afin d’orienter la production et la richesse crée dans la réponse aux besoins sociaux et à l’amélioration des conditions d’emplois.

Un système malade de lui-même

Lors de la chute du mur de Berlin et de l’effondrement de l’URSS, certains commentateurs superficiels ont attribué l’échec du modèle soviétique à l’attrait des jeunes de l’Est pour le rock et les jeans. Mais ce sont des causes beaucoup plus profondes qui ont entraîné une si vaste contestation du système bureaucratique. Celle-ci a hélas abouti à une contre-révolution capitaliste au lieu d’une révolution politique qui aurait pu ouvrir la voie au socialisme démocratique. Une de ces contradictions de l’URSS résidait dans le fait que la poigne de fer bureaucratique sur l’économie planifiée empêchait cette dernière d’atteindre son plein potentiel pour répondre ainsi adéquatement aux besoins sociaux.

Ceci nous rappelle que lorsqu’un système de production n’est pas capable de répondre aux besoins sociaux et de faire progresser la société, cela pose les germes de sa remise en cause. Le système de production capitaliste n’a jamais prétendu répondre aux besoins sociaux. La société capitaliste croule sous les marchandises mais seuls ceux qui sont en capacité d’acheter sont intéressants pour les capitalistes. Pour les autres, ceux qui sont trop pauvres pour avoir accès aux soins de santé ou à des traitements par exemple, le système produit tout un arsenal idéologique pour justifier de les laisser mourir alors que l’humanité possède les solutions pour éviter cela.

La pénurie qui sévit dans le secteur pharmaceutique est une des illustrations de la crise du système. Même ceux qui ont la capacité d’acheter des marchandises, ne sont pas en mesure de le faire, du fait des contradictions liées à la manière dont les propriétaires de capitaux organisent la recherche, la production et la distribution.

Par un délégué FGTB du secteur pharmaceutique