L’Amérique latine à nouveau en révolte contre le néolibéralisme

L’Amérique latine est aujourd’hui redevenue l’un des épicentres de la lutte de classe internationale. La situation qui s’y développe comprend des éléments de révolution et de contre-révolution qui font immanquablement penser aux luttes magistrales du début de ce siècle. Mais à l’époque, les masses d’Amérique latine semblaient être seules à se soulever alors que nous connaissons actuellement une généralisation de la résistance de masse.

Un collectif de personnes d’origine latino-américaine organise une manifestation de solidarité ce dimanche 15 décembre. Si le soulèvement de masse au Chili attire beaucoup d’attention, c’est toute la région qui est plongée dans un processus de révolution et de contre révolution. Plusieurs actions de solidarité ont déjà eu lieu en Belgique, mais ces diverses initiatives sont aujourd’hui regroupées en une seule marche contre le néolibéralisme. Le PSL soutient cette manifestation. 

Les pays d’Amérique latine ne font pas exception à la tendance internationale. La plupart d’entre eux connaissent un ralentissement ou une stagnation économique, voire même un risque réel de crise financière aiguë. Cette situation et ses dramatiques effets sociaux jouent un rôle dans les soulèvements populaires et les défaites électorales de la droite néolibérale dans de nombreux pays. Même là où existe encore une certaine croissance économique, les conditions de vie ne font que se détériorer. Ces sociétés sont comme des cocottes-minutes prêtes à exploser à chaque instant. Il suffit de penser que le puissant mouvement de masse au Chili a explosé quelques jours à peine après que le président Sebastian Piñera ait qualifié son pays «d’oasis de stabilité» en Amérique latine !

La crise des forces de droite

Pendant plus d’une décennie et demie, plusieurs gouvernements autoproclamés progressistes et de centre-gauche se sont constitués à la suite de la marée montante de luttes au tournant du siècle. S’il est difficile de mettre dans le même sac les gouvernements de Lula et de Dilma Roussef au Brésil, de Rafael Correa en Équateur, de Chavez et de Maduro au Venezuela, de Cristina Kirchner en Argentine ou d’Evo Morales en Bolivie, il n’empêche que pendant un temps, la Colombie, le Pérou et le Chili étaient les seuls bastions du néolibéralisme dans la région.

Les autres gouvernements, tous arrivés au pouvoir à la suite d’impressionnantes mobilisations de masse, adoptaient des mesures visant à une certaine redistribution des richesses, à des degrés variables, essentiellement en profitant du boom des matières premières du début du 21e siècle. Tous les gouvernements ne se sont pas confrontés de la même manière aux grands propriétaires terriens et aux grandes entreprises, mais même dans les pays où la confrontation fut la plus vive, comme en Bolivie et au Venezuela, le système capitaliste, bien qu’ébranlé, est resté en place.

L’impact de la crise économique internationale de 2007-2008 et l’usure politique de ces gouvernements étaient restés soumis à la logique du capitalisme ont par la suite ouvert la voie à un certain retour de la droite politique, et même de l’extrême droite, dans un certain nombre de pays.

Cela s’est produit sur le plan électoral par l’élection de Macri en Argentine en 2015, mais aussi par des méthodes de coups d’État, combinées à des élections, comme dans le cas du Honduras (2009), du Paraguay (2012) et, avec un impact beaucoup plus important, du Brésil en 2016. Au Venezuela, la défaite électorale du gouvernement Maduro lors des élections à l’Assemblée nationale de 2010 a donné lieu à un virage à droite et autoritaire du gouvernement tandis que la droite réactionnaire tentait explicitement de mener à bien un coup d’État commandité par l’impérialisme.

A l’époque, certains parlaient d’un prétendu virage à droite de l’Amérique latine. Nous avons toujours défendu qu’il n’en était rien et que la désillusion suite aux faiblesses des gouvernements progressistes qu’instrumentalisaient les forces de droite ne signifiait en rien une adhésion au projet politique de ces dernières. Nous étions convaincus que les conditions matérielles de vie des masses sous le capitalisme conduiraient à de nouvelles explosions sociales.

C’est d’ailleurs la faillite des forces de droite à établir une stabilité dans différents pays d’Amérique latine qui a contribué à l’échec des différentes tentatives de putsch au Venezuela. Malgré le profond virage de Maduro vers la droite, accompagné d’un autoritarisme de plus en plus marqué, la majorité de la population réalise qu’une alternative traditionnelle de droite serait encore pire.

La principale caractéristique de la conjoncture actuelle est la crise des forces de droite revenues au pouvoir à cette époque, dans le vide laissé ouvert par les limites des gouvernements de centre-gauche ou progressistes. Cette crise se traduit par des défaites électorales de la droite, mais aussi par des mouvements de masse qui remettent en cause le système politique lui-même, comme c’est le cas de l’Équateur et du Chili.

Contrairement aux processus politiques du début du siècle, la lutte de masse contre la droite néolibérale se déroule cette fois-ci à la suite d’une riche expérience, qui a révélé les limites des différentes variantes de centre-gauche et réformiste. Cela ouvre une situation d’intense polarisation dans laquelle peuvent se développer des forces de gauche désireuses d’assister les masses dans leur confrontation avec le système capitaliste, jusqu’au renversement complet de celui-ci.

L’avertissement bolivien

Le développement de telles forces est fondamental. Sans cela, l’atmosphère de crise et de polarisation peut aussi générer des impasses et de nouvelles frustrations qui ouvriront la voie à la droite réactionnaire, comme ce fut le cas au Brésil. D’autre part, le coup d’État de ce mois de novembre en Bolivie a une fois de plus démontré que l’establishment militaire, les propriétaires terriens et la bourgeoisie réactionnaire saisiront toutes les occasions d’imposer leur domination de la manière la plus brutale qui soit avec le soutien actif de l’impérialisme américain. Ce dernier a également imposé un embargo au Venezuela qui atteint aujourd’hui le même niveau que celui adopté contre Cuba, l’Iran ou la Corée du Nord.

Le coup d’État en Bolivie est un signal d’alarme pour le Venezuela et toute l’Amérique latine. La Bolivie connaît une situation économique plus favorable que celle qui prévaut en général dans la région, mais même là, la droite et l’impérialisme américain ont profité de l’insatisfaction d’une partie de la population face à l’autoritarisme croissant du gouvernement Morales et de l’affaiblissement du gouvernement parmi sa propre base sociale – la population autochtone, les paysans et les travailleurs – pour promouvoir un coup d’État réactionnaire.

Pendant des années, le gouvernement Morales a cherché à contrôler les mouvements sociaux, à freiner l’action indépendante des masses et à éliminer toute opposition à sa gauche. Même lorsqu’il a décidé de démissionner et de quitter le pays sous la pression des militaires et de l’extrême droite, Morales a continué à insister sur la réconciliation et non pas sur la lutte contre les putschistes. Les travailleurs et les peuples autochtones sont donc entrés en résistance affaiblis et sans direction conséquente. Cette résistance héroïque a directement illustré que le coup d’État n’allait pas automatiquement signifier un arrêt de la lutte des classes, mais plutôt une étape dans un processus complexe.

En Bolivie et au Venezuela, le grand défi est de construire une alternative politique de gauche qui s’oppose clairement aux manœuvres de la droite et de l’impérialisme tout en s’opposant aux politiques pro-capitalistes de Morales et Maduro.

Le retour de la grève générale

Avec la situation économique actuelle, les gouvernements autoproclamés progressistes ne disposent plus d’une marge de manœuvre telle que celles dont ont pu bénéficier Chavez ou Morales. Ainsi, en Équateur, le gouvernement de Lenín Moreno a été récemment élu en utilisant la même rhétorique progressiste que celle utilisée par Rafael Correa. Mais face à la crise économique, Moreno s’est rapidement tourné vers la droite, a conclu un accord avec le FMI et a commencé à adopter des politiques néolibérales. Cela a fini par provoquer un soulèvement populaire de masse qui a repoussé le gouvernement.

Une des données cruciales de la vague actuelle de luttes est le retour de l’arme de la grève générale, non seulement en Équateur, mais aussi en Bolivie en réaction au coup d’État, au Brésil, en Argentine et au Chili. L’Argentine a connu pas moins de cinq grèves générales contre la politique de Macri, un contexte de lutte qui a notamment assisté le mouvement de masse des «foulards verts» pour le droit à l’avortement. Aujourd’hui, d’un point de vue économique et social, l’Argentine vit une situation très proche de celle qui a déclenché le soulèvement populaire connu sous le nom de «Argentinazo» en décembre 2001, lorsque le président Fernando de la Rúa a dû démissionner sous pression de la rue et quitter le palais présidentiel en hélicoptère pour éviter la foule en colère.

Au Chili, les grèves générales d’octobre et novembre furent une éclatante démonstration de force. Parallèlement, des assemblées locales se sont développées dans de nombreuses localités à travers le pays pour discuter de l’orientation du mouvement. Hélas, là non plus, il n’existe actuellement pas de parti révolutionnaire suffisamment implanté qui refuse la conciliation avec le régime et défende une assemblée constituante révolutionnaire des travailleurs et du peuple qui serait l’extension des assemblées et comités actuels. Un tel parti révolutionnaire défendrait la création de tels comités de base sur les lieux de travail et offrirait une réelle stratégie pour la prise du pouvoir par les travailleurs et les opprimés, le renversement du capitalisme et la mise sous propriété publique démocratique des secteurs-clés de l’économie.

La période qui s’ouvre peut permettre le développement de telles forces socialistes révolutionnaires de masse, en tirant les leçons de la vague révolutionnaire ratée du début du siècle et de la faillite des gouvernements progressistes et de centre-gauche. L’organisation internationale dont est membre le PSL fera tout son possible pour s’impliquer dans la construction de ces outils de lutte qui sont les seuls à pouvoir offrir une issue favorable aux masses.

Nicolas Croes, Parti Socialiste de Lutte (CIO en Belgique)

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