The Joker : De la détresse au nihilisme

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En Amérique comme en Europe, le film de Todd Philips The Joker a suscité plusieurs questions, critiques et polémiques. L’émission 24/60 à RDI lui a même consacré un segment pour discuter de la pertinence du film. La violence au cinéma entraîne-t-elle la violence dans la société? N’est-ce pas un débat qui hante les arts depuis longtemps ?

Un goût de déjà vu

Après la fusillade de Columbine aux États-Unis en 1999 et celle de Dawson à Montréal sept ans plus tard, les médias et les élites politiques ont blâmé la musique Metal. Dans le premier cas, le chanteur Marylin Manson a été visé. Dans le second, c’est le groupe Megadeth.

En 2012, lors de la sortie du film de Christopher Nolan Batman : The Dark knight rises, un candidat au doctorat en neuroscience a ouvert le feu à la sortie d’un cinéma d’Aurora. Il a tué 12 personnes en plus d’en blesser 58 autres. Le meurtrier aurait d’ailleurs déclaré à la police « Je suis le Joker ! ». Devrions-nous blâmer la neuroscience et le septième art pour cette tuerie? Non. C’est un acte de violence de plus dans une Amérique violente. Les médias et les élites ont préféré blâmer le film au lieu de questionner le contexte social dans lequel se sont déroulés ces événements.

Aveuglement capitaliste

Ce même aveuglement accompagne la sortie de Joker. Le grand mérite du film est précisément de mettre le doigt sur ce qu’essaient de cacher les boss, leurs gouvernements et leurs médias. On ne sort pas de ce film gai et heureux, mais défoulé et pensif. Il n’y a aucune place pour le divertissement, tout comme dans la vie des personnes les plus marginalisées et les plus pauvres de nos sociétés capitalistes.

Le film Joker brosse l’illustre portrait gravissime d’une société malade. Si son scénario présente quelqu’un qui a opté pour la violence et le nihilisme, ce film n’est pas pour autant un virus de défaitisme prêt à infecter l’auditoire. Son réalisateur Todd Philips n’est pas là pour nous apporter des solutions ni pour vanter le nihilisme. Il nous invite à réfléchir à la société de demain et au monde présent.

Dans un entretien avec ASSOCIATED PRESS, Philips affirme que le cinéma est « un miroir de la réalité, mais pas son moule ». Il se défend des critiques affirmant que le film fait l’apologie de la violence. D’autres vont jusqu’à affirmer que ce film est « potentiellement toxique », tandis que Vanity Fair y voit une propagande irresponsable.

Le réalisateur déplore aussi le double standard que rencontre son film par rapport à la violence représentée dans d’autres films. « Oh, je viens de voir John Wick 3. C’est un homme blanc qui tue 300 personnes et tout le monde rit, hurle et beugle. Pourquoi ce film est-il soumis à des normes différentes ? Honnêtement, ça n’a pas de sens pour moi. »

L’échec du rêve américain

Joker n’est pas un film de super-héros, mais un deux heures de dualité entre la lumière et les ténèbres, entre les gens et les élites possédantes. C’est la quête d’un homme malade qui cherche sa place dans la société et qui se fait refuser tout accès à l’American dream. C’est l’aliénation, l’isolement et le rejet. La liberté individuelle que nous promet le libéralisme semble être conditionnelle et constituer le privilège de la haute société.

Qui est le Joker ?

Le film se déroule aux débuts des années 80. Au fur et à mesure que Gotham City succombe sous le poids de la crise, le nihilisme se répand. Celui qui deviendra le Joker passe ainsi de la détresse au nihilisme.

Arthur Fleck (alias Joker) vit dans une ville au bord du chaos. La précarité, la criminalité et le chômage sont des problèmes que l’élite balaie sous le tapis. Une ville que le célèbre milliardaire Thomas Wayne (père de Bruce) a sous son influence. Parallèlement, Fleck vit dans un appartement avec sa mère gravement malade, situation qui le coupe d’une vie sociale. Il exerce le métier de clown. De plus, Fleck est atteint de troubles mentaux.

Il ne peut pas contrôler son rire qui peut survenir à n’importe quel moment. Un handicap qui n’aide pas à socialiser avec autrui. Pour s’aider, Fleck voit régulièrement une travailleuse sociale. Il existe trois types de rires à travers le film. Le premier est celui qui est lié à sa condition. Le second est celui d’une personne qui cherche à paraître normale, malgré une tristesse et une détresse profonde. Le dernier est un rire « libérateur » aux sonorités nihiliste et chaotique. C’est la naissance du Joker.

La cruauté des élites et l’échec du libéralisme

Le film de Philips est l’extrapolation d’une réalité américaine. Il constitue un avertissement. Oui, le film est sombre et violent. Le nihilisme présenté en est étouffant, mais il y a des raisons à cela. Toutes les valeurs en lesquelles nous croyons s’effacent au fur et à mesure que le scénario progresse. L’éclairage et la musique y sont pour beaucoup. Les structures étatiques (pouvoir municipal, police) et les institutions sociales (aide psychologique, travail social) ne répondent plus aux besoins de la population. Comment cela se traduit-il ? En meurtres, en bagarres, en manifestations et en destruction.

Thomas Wayne représente une élite qui se permet de jouir de ses richesses et de son pouvoir sans partage. De son point de vue, l’embryon d’un soulèvement populaire doit être réprimé afin de rétablir le fameux Law & Order. Wayne se lance à la course aux élections municipales pour s’en charger lui-même. La rupture est nette entre le personnage du Joker, les révoltés et le numéro un de Gotham.

Le modèle politique capitaliste américain est écorché par le film. Comme dans la vraie vie, la fermeture de la clinique qui offre de l’aide à Arthur Fleck n’est pas compensée. La seule alternative est l’asile d’Arkham, un lieu où les cas de troubles mentaux les plus extrêmes sont traités et où les plus violents criminels s’y trouvent incarcérés. Comme dans la vraie vie, les services publics sont réduits à leur plus simple expression. On peut d’ailleurs entendre la travailleuse sociale de Fleck dire : « Le système se fout des gens comme toi et moi ».

En absence de solutions, la violence nihiliste

Dans l’histoire, le nihilisme politique est survenu à des périodes de faible solidarité entre les travailleurs et les travailleuses. Dans la deuxième moitié du 19ième siècle, des étudiants russes assassinent des collègues au nom de la révolution et de l’abolition de la morale. De Netchaïev à Dostoïevski, le nihilisme a été une préoccupation et même une légitimation pour défendre le terrorisme et la destruction. La Narodnaïa Volia a été une société secrète de révolutionnaires nihilistes prônant le crime et la terreur comme seul salut politique contre le tsarisme et sa morale.

Or, ce qui a sauvé la Russie d’une spirale de violence a été l’action de masse de la Révolution manquée de 1905, puis de la Révolution victorieuse de 1917. Le parti bolchevik a su proposer des stratégies basées sur la mobilisation de l’ensemble de la classe ouvrière, pas uniquement celle d’une poignée d’aventuristes. Lorsqu’il n’y pas de propositions politiques collectives à une crise sociale profonde, la porte s’ouvre pour les passions les plus violentes. Si le nihilisme destructeur s’empare des gens, ou d’Arthur Fleck, s’est bien parce qu’il n’y a pas d’alternative politique qui les considère.

Joker, symbole contre les élites

Depuis environ deux semaines, le célèbre anti-héro est devenu un symbole des révoltes populaires. On le retrouve au Liban tout comme au Chili, à Hong Kong et au Royaume-Uni. Son maquillage pourrait bien devenir aussi populaire que l’a été le masque de Guy Fawkes (tiré du film V pour Vendetta) durant les mouvements Occupy.

Le maquillage du Joker est désormais devenu le visage d’une colère populaire contre les politiques néolibérales et la corruption, et cela, malgré les tentatives des journalistes et des porte-voix des élites pour nous décourager de voir ce film et de l’apprécier tel qu’il est. Les fous ne sont pas nécessairement celles et ceux qui crient dans les rues. On en retrouve bien davantage sur les bancs des parlements et dans les conseils d’administration des grandes entreprises. Leur système qui détruit notre santé mentale a assez duré !