La bataille de Liverpool (1983-87) : Comment les socialistes et le mouvement ouvrier ont stoppé l’austérité de Thatcher

«Nous avons traduit le socialisme, dans le langage de l’emploi, du logement et des services publics.»1
– Tony Mulhearn, Conseiller municipal de Liverpool de 1984 à 1987 et membre de The Militant.

Pour Tony Mulhearn, c’est par la mobilisation pour les besoins les plus élémentaires des classes populaires que celles-ci voient clairement l’égoïsme, l’hypocrisie et la violence des classes dominantes, et ainsi réalisent que l’amélioration de ses conditions de vie passent par la lutte de classes et nécessite une transformation socialiste de la société.

Résister à l’austérité, c’est possible. La classe ouvrière de Liverpool l’a fait. Au milieu des années 1980, la ville de Liverpool en Angleterre s’est levée contre l’austérité du gouvernement conservateur de Margaret Thatcher. Majoritaires au conseil municipal et soutenu par un mouvement de masse et des grèves générales, les élu.es travaillistes et socialistes de la ville ont refusé d’effectuer les coupes budgétaires imposées par les conservateurs et ont répondu en créant des logements, de l’emploi et en construisant les infrastructures dont les classes populaires avaient besoin. Le mouvement de Liverpool a non seulement amélioré la vie quotidienne de dizaine de milliers de personnes, mais a également tracé la voie pour construire le plus important mouvement à l’origine de la chute de Margaret Thatcher, puis du gouvernement conservateur quelques années plus tard, lors de la lutte contre la Poll Tax.

L’histoire de la bataille entre le conseil municipal élu par la classe ouvrière de Liverpool et le gouvernement de Margaret Thatcher soutenu par l’aile droite du Labour Party est exemplaire. Cette bataille peu connue ou volontairement négligée de l’histoire, nous rappelle, tout comme la grève des contrôleurs·euses aériens américains de PATCO en 19812 et la grève des mineurs anglais de 1984-853, que l’agenda néolibéral du tandem Reagan/Thatcher ne s’est pas réalisée sans une solide résistance de la part de la classe ouvrière.

Cet épisode nous en apprend beaucoup sur le potentiel de résistance possible lorsque nous prenons le pouvoir, de la nécessité de l’action extra-parlementaire de masse pour l’appuyer, de l’importance de l’action politique autonome de la classe ouvrière et de l’existence d’une organisation révolutionnaire efficace et disciplinée pour insuffler à ce mouvement des perspectives, une détermination permettant de tenir le coup devant la réaction et surtout d’agir rapidement de la meilleure façon possible.

Mais pour faire ça, cela prend du temps, nous ne pouvons pas comprendre cet événement si nous ne connaissons pas tout le travail des militant·es ouvriers·ères et socialistes en amont.

Le Labour Party : un parti de masse de la classe ouvrière

Le Labour Party est le fruit d’une alliance entre marxistes et plusieurs organisations syndicales qui fondent en 1900 le Labour Representation Committee4. Il faut attendre le jugement Taff Vale de la Chambre des Lords, qui restreignait considérablement le droit de grève, pour qu’une majorité de fédérations syndicales et ses dirigeants (encore proche du Parti libéral) se lancent dans la construction d’un parti politique indépendant de la classe ouvrière et fonde le Labour Party en 19045.

En 1918, le Labour Party ajoute à son programme la classe IV pour la nationalisation sous contrôle démocratique des principaux moyens de production, de distribution et d’échange6. Il a également une structure fédérale permettant l’adhésion des groupes de différentes tendances et sa base sociale est la classe ouvrière industrielle. Lénine prône l’alliance des communistes britanniques avec le Labour en 1920 dans La maladie infantile7. Le Labour réalise une grande partie de son programme dès sa victoire en 1945, avec la nationalisation de la Banque d’Angleterre, des mines de charbon, des sidérurgies, de l’électricité et du gaz et du transport intérieur (les trains par exemple).

Si vous voulez donc jouer un rôle dans le mouvement ouvrier en Angleterre à cette époque, vous ne pouvez pas snober le Labour Party et avoir une approche sectaire. Comme Engels le reprochait à Henry Hyndman et la Social Democratic Federation (SDF) qui ne croyaient pas en la création d’un parti de masse des travailleurs·euses :

« La Fédération sociale-démocrate partage ici avec vos socialistes germano-américains la distinction d’être les seuls partis qui ont réussi à réduire la théorie marxiste du développement à une orthodoxie rigide. Cette théorie doit être imposée à la gorge des travailleurs immédiatement et sans développement en tant qu’articles de foi, au lieu d’obliger les travailleurs à s’élever à son niveau à force de leur propre instinct de classe. C’est pourquoi les deux restent de simples sectes et, comme le dit Hegel, viennent de rien par rien à rien8 ».

Comment The Militant travaille dans le Labour Party?

C’est en ayant une approche de construction clairement orientée vers le Labour Party que plusieurs trotskystes britanniques vont fonder en mars 1964 le journal The Militant. Le groupe est initialement membre de la IVe internationale, malgré leurs désaccords avec elle sur plusieurs points. La direction de la IVe Internationale est de plus en plus gagnée par l’idée que la classe ouvrière n’est plus l’axe par lequel la révolution socialiste se fera. Conséquemment, elle néglige de construire parmi le mouvement ouvrier et glisse de plus en plus vers un appui acritique aux guérillas paysannes d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine. La IVe Internationale n’a pas vu venir les soulèvements ouvriers un peu partout dans le monde durant les années soixante et soixante-dix, dont l’exemple emblématique est Mai 68, avec ces 10 millions de travailleurs·euses en grève9, le Portugal (1974) ou le Chili (1973), pour ne nommer que ceux là. Les désaccords tactiques et stratégiques avec la direction de la IVe Internationale sont de plus en plus nombreux et entraînent l’expulsion de The Militant de la IVe 10. Ces derniers vont créer le Comité pour une internationale ouvrière (CIO) en 197411.

The Militant et le CIO pensent au contraire que « l’embourgeoisement » de la classe ouvrière durant les années cinquante et soixante n’est qu’un phénomène temporaire, fruit de la prospérité d’après-guerre, mais que la classe ouvrière demeure la principale assise pour renverser le système capitaliste. Conséquemment, les principaux champs d’action de The Militant sont les organisations de masse de la classe ouvrière anglaise; soit les syndicats et le Labour Party. Cette analyse s’est avérée excessivement juste puisqu’au tournant des années 1980, le « compromis fordiste » est terminé. La crise économique ne permet plus à la bourgeoisie de soutenir les différents programmes sociaux qu’elle n’utilise pas et initialement instauré pour contenir les prétentions révolutionnaires de la classe ouvrière.

Cette analyse politique a permis à The Militant de construire son influence au bon endroit. Si une organisation révolutionnaire veut réellement combattre le capitalisme, il lui faut des racines là où c’est important d’en avoir. S’enraciner est une tâche lente, mais vitale. Pour ce faire, elle se doit d’être toujours là où la classe ouvrière se mobilise. Il n’y a pas de bataille inutile ou secondaire. Il faut voir toute bataille avec sérieux et nécessite un degré de préparation et d’implication élevée. C’est ce qu’a fait The Militant dans les années soixante-dix.

The Militant agissait à l’intérieur du Labour Party et du mouvement syndical. Les membres de The Militant étaient donc également membre de ces organisations. Ce que plusieurs appellent péjorativement « l’entrisme ». Clarifions ici quelque chose. Dans la tradition bolchevik, les organisations qui ne militent pas activement dans les organisations de masse de la classe ouvrière sont sectaires. C’est-à-dire qu’elles sont séparées de la classe et du mouvement réel de la lutte de classe. Les groupes qui se contentent de faire des commentaires sans mettre la main à la pâte sont des gérants d’estrades. Nous intervenons donc dans les assemblées générales pour y défendre notre point de vue, mais également pour concrètement aider et participer à ces activités. La relation doit être dialectique : intervenir pour apprendre, mais apprendre pour mieux intervenir.

N’oublions pas que la droite du Labour possède également ses groupes formels ou informels pour influencer la politique du parti. Militant n’y anime qu’activement son aile gauche. La vente du journal est un élément clé dans cette lutte. The Militant ne se livre pas à une guerre de corridors hypocrite pour gagner des postes. Elle discute avec les travailleurs et les travailleuses qui se rendent aux réunions syndicales ou du Labour. La vente du journal et la discussion de son contenu est le meilleur moyen pour défendre ouvertement ses idées. Le journal The Militant était vendu à plus de 30 000 exemplaires par semaine12 au milieu des années 1980.

L’objectif n’est pas de «noyauter» ou de cacher ses opinions socialistes, bien au contraire! Quand un membre de The Militant se présente à un poste dans le Labour Party, tout le monde sait qu’il est membre de The Militant. Il vaut mieux être clair dès le départ, même si cela risque de nous faire perdre le vote ou l’élection. La classe ouvrière pardonne beaucoup de choses, mais pas l’hypocrisie ou le mensonge.

Pour défendre nos idées et favoriser l’action de masse, il est essentiel d’avoir des structures démocratiques permettant de mettre en mouvement les orientations poussées par les camarades de The Militant. À Liverpool, deux organisations vont offrir cette espace d’organisation nécessaire pour combattre.

Sans espaces démocratiques, impossible de construire une mobilisation de masse

Liverpool concentre les antagonismes de classes en Angleterre. Au XIXe siècle, Liverpool est le premier port d’Angleterre, alors première puissance impérialiste du monde. Cette ville joue un rôle clé dans l’économie anglaise et ses colonies. La concentration de capital à Liverpool entraîne une concentration de résistance. Les contradictions de classes y sont aiguës, où l’on retrouve à la fois une forte tradition libérale et conservatrice, mais également un puissant mouvement ouvrier. Il y a donc depuis longtemps une forte tradition d’organisation démocratique dans la classe ouvrière.

Dans le mouvement syndical, le Joint Shop Stewards Committee (JSSC)13 regroupe plusieurs centaines de délégué·es représentant environ 30 000 travailleurs et travailleuses provenant de presque tous les syndicats de Liverpool. La structure du JSSC est similaire aux conseils centraux québécois (réunions mensuelles de délégué·es de différents syndicats d’une même région). Par contre, c’est d’abord un lieu d’organisation et non simplement un forum de discussions. C’est le JSSC qui va lancer les appels aux manifestations et aux grèves pour appuyer le conseil municipal tout au long de la lutte. Notamment lors de la grève générale du 29 mars 1984 qui a culminé par une manifestation de plus de 50 000 personnes devant l’hôtel de ville de Liverpool.

Au niveau politique, le District Labour Party de Liverpool (DLP) regroupe non seulement les membres du Labour Party, mais également tous les groupes défendant les intérêts des groupes populaires (groupe de femmes, de jeunes, communautaires, syndicats, etc.). Le DLP était une forme d’assemblée générale regroupant l’ensemble des organisations populaires de la ville. C’est là qu’était organisée la lutte et que les grandes orientations du mouvement étaient débattues. C’est dans cette instance que les élu·es travaillistes vont déterminer leurs actions tout au long de leurs mandats.

Les membres de The Militant vont exactement faire comme les bolcheviks dans les soviets, soit d’y défendre leurs idées. L’objectif de The Militant n’est pas de simplement «publiciser» leurs groupes, mais d’utiliser ces espaces pour construire un mouvement de masse assez puissant pour donner des cauchemars à la bourgeoisie anglaise. Pour cela, il faut le faire avec des revendications concrètes, des perspectives utiles au mouvement et beaucoup d’huile de bras.

Les membres de The Militant ne vont pas simplement « chialer » contre telles ou telles orientations, mais concrètement s’impliquer dans le mouvement et ne reculent devant aucune tâche « ingrate » (donkey work); comme les appels téléphoniques, le porte-à-porte, les envois postaux, le tractage, etc. Les membres de The Militant seront efficaces à tel point que la droite du Labour ferme les yeux. Jusqu’au jour où les membres de Militant se font élire à des postes importants. C’est ce qui va arriver au milieu des années 1980.

Il n’y a pas de solution miracle. Si vous n’avez pas d’argent et que vous n’avez pas l’appuis des médias, votre seule salue consiste à avoir une armée de militant·es, implanté·es dans leurs communautés depuis longtemps et que tout le monde connaît. Toute cette énergie doit être canalisée dans une organisation qui a des racines profondes dans les communautés et le mouvement syndical.

La bataille commence!

The Militant dénonce la proximité de certains travaillistes avec les conservateurs et les libéraux depuis toujours et va incarner un pôle politique crédible contre les coupures et la collaboration de classe dès le milieu des années 1970. Le programme de Militant est simple, mais vise à la fois l’aile droite du Labour Party et le gouvernement conservateur. Le principal mot d’ordre de The Militant est d’y défendre « un gouvernement travailliste avec des politiques socialistes »; ce qui implique de refuser les coupures imposer par les conservateurs aux municipalités et d’utiliser l’argent pour aider la classe ouvrière via différents programmes sociaux. Il y a une rupture nette avec l’aile droite du Labour Party, qui malgré certaines envolées oratoires, acceptait dans les faits les coupures dans les municipalités où il était majoritaire.

C’est avec ce programme que deux membres de Militant sont élus au Parlement et 6 comme conseillers·ères à Liverpool au milieu des années 1980. En tout, plus d’une quarantaine de travaillistes font former la majorité au conseil municipal de Liverpool. Pour ne pas adopter les coupures imposées par le gouvernement central, le conseil travailliste propose un « budget des besoins » (needs budgets), budget de facto illégal puisqu’il va à l’encontre du budget d’austérité du gouvernement. Sept conseillers travaillistes vont refuser d’aller dans cette direction. Les  scabby seven vont préférer appuyer l’opposition conservatrice et libérale plutôt que de suivre les décisions du conseil Labour de Liverpool.

Tout le monde sait très bien qu’une simple majorité au conseil municipal est insuffisante pour appliquer son programme radical. Pour aller de l’avant, il faut faire appel à la rue pour mettre en échec les capitalistes. Ces derniers savent qu’une victoire à Liverpool risque d’enthousiasmer le pays tout entier. La simple adoption du budget a été un immense bras de fer où le mouvement ouvrier a joué un rôle déterminant. Il y a eu trois journées de grèves générales et plusieurs manifestations importantes. L’ensemble de la classe ouvrière de Liverpool était mobilisée à tout moment pour défendre le conseil.

En plus de refuser d’adopter les coupures, les deux axes d’interventions ont été de lancer des programmes de constructions d’habitations, pour créer de l’emploi, et par le fait même rénover les logements et détruire les taudis de la ville. Les accomplissements sont impressionnants :

  • Gel des loyers pendant cinq ans

  • 6 300 familles ont été relocalisées dans un meilleur logement,

  • 4 800 maisons ont été construites,

  • 7 400 maisons ont été rénovées.

  • Ouverture de 6 garderies, 5 centres sportifs et 3 parcs.

  • Une réorganisation du système scolaire, notamment par l’établissement de 17 « comprehensive schools »14 et l’investissement de 10 millions de livres sterling dans les écoles publiques.

Tous ces projets de construction et de rénovations ont permis à la ville de créer plus de 2000 emplois directs et fait travailler plus de 10 000 personnes de plus par année. La question de la lutte au chômage était une préoccupation importante du mouvement ouvrier au milieu des années 1980. Une partie de ces réformes sont financées à la fois par une réaffectation des ressources existantes et par une entente entre Liverpool et une banque publique française, sachant très bien que les banques anglaises n’allaient certainement pas leurs offrir le même taux d’intérêt…

Le mouvement ouvrier de Liverpool savait que pour renverser le gouvernement conservateur, il fallait étendre la contestation de Liverpool à l’ensemble du pays. Dès leurs victoires, le conseil et le mouvement ouvrier de Liverpool ont tenté de fédérer tous les conseils travaillistes d’Angleterre pour qu’ils adoptent également des « needs budget » et ainsi servir de tremplin pour la création d’un mouvement de masse national pour faire tomber les conservateurs. Malheureusement, aucun autre conseil travailliste n’a voulu choisir la voie de la confrontation directe avec Thatcher. La classe ouvrière de Liverpool avait un autre ennemi de taille, aussi virulent que les conservateurs : l’aile droite du Labour Party.

Plutôt que de profiter du momentum créé par Liverpool pour abattre le gouvernement conservateur de Thatcher, la droite du Labour va préférer saboter, par tous les moyens, le travail du mouvement de Liverpool. Elle va, dans un premier temps, expulser le comité de rédaction du journal The Militant. Elle va dissoudre le DLP et recréer une structure empêchant toute forme de débats démocratiques, tuant cet espace d’auto-organisation populaire. Comme si cela n’était pas suffisant, elle va expulser les 47 conseillers·ères de Liverpool, pourtant démocratiquement élu·es par la population. La direction du Labour Party s’est volontairement coupé de son aile la plus radicale et la plus motivée pour ne pas ouvrir la porte à une confrontation directe avec les capitalistes. Pourquoi ?

Il est inutile ici d’énumérer le nombre de grèves générales ou de révolutions sabotées par la bureaucratie syndicale ou les apparatchiks des partis sociaux-démocrates. Ce n’est pas un phénomène circonscrit à l’histoire anglaise, mais une constante dans l’histoire du mouvement ouvrier. Les intérêts de classes traversent également le mouvement ouvrier. Les directions réformistes des partis et des mouvements appuyés par un appareil bureaucratique, souvent très important, ont pour premier intérêt la survis de la structure, et par ricochet, le maintien de leurs positions. C’est une des contradictions les plus importantes du mouvement ouvrier.

Les marxistes doivent intervenir dans le mouvement ouvrier, pour ne pas se couper des masses organisées et ainsi laisser sans opposition les carriéristes et les opportunistes. Mais y intervenir, même en tant qu’organisation révolutionnaire disciplinée, n’est pas sans risque. Pour ne pas être à notre tour récupéré, voire neutralisé, il faut se donner certaines balises. L’une des plus importantes est le salaire ouvrier, soit le fait de ne rien percevoir de plus que le salaire ouvrier moyen. Souvenons-nous de la déclaration de Richard Bergeron quelques jours après sa défaite électorale, quand il voulait redevenir candidat pour Projet Montréal… « Je n’avais pas le choix. Entre aller travailler dans un magasin ou rester à la Ville et augmenter mes possibilités de changer les choses, le choix était vite fait15. » Si pour lui travailler dans un magasin est une rétrogradation, il ne mérite pas de représenter les gens qui travaillent dans les magasins…Les candidat·es socialistes doivent toujours incarner l’antithèse devant ces carriéristes et le salaire ouvrier est l’un des moyens pour le faire.

Cela ne relève pas d’un quelconque fétichisme ouvriériste. Pour les marxistes, « c’est l’existence qui détermine la conscience16 ». C’est-à-dire, que nos conditions matérielles ont une influence sur nos idées et notre perception de la réalité. Si une personne gagne 100 000$, elle ne peut pas connaître ce qu’endure la classe ouvrière qui vit avec moins de la moitié de cette somme. Elle ne sent pas l’urgence de la nécessité du changement de la même façon. Alors quand ça chauffe vraiment, les chances qu’elle risque son confort pour prendre le sentier de la révolte ouverte, avec tout ce que cela implique, sont faible. C’est pourquoi les membres de The Militant à l’époque avaient tous pour slogan « a workers MPs on workers wages »; un salaire ouvrier, pour un·e député·e d’ouvrier·ère.

La bataille de Liverpool démontre que la lutte paie. Mais la lutte de classes ne prend jamais de pause. Chaque lutte prépare la suivante. Il faut donc tirer les leçons pour chaque conflit. C’est ce qu’à fait The Militant qui lance une nouvelle offensive en 1988 contre Thatcher. Ce qui a échoué à Liverpool; soit la création d’un mouvement national enraciné localement, a réussi quelques années plus tard lors de la campagne contre la Poll Tax. La All Britain Anti-Poll Tax Federation était un mouvement qui unissait l’ensemble des groupes d’opposition dans une structure démocratique nationale. Elle a organisé le plus grand mouvement de masse en Angleterre depuis la grève générale de 1926. Sous la pression, Margaret Tchatcher a démissionné de son poste de première ministre et comme chef de parti en 1990. La Poll Tax a été abolie l’année suivante par son successeur17.

Construire le camp de la révolution, par une intervention concrète

Pour nous les élections ne sont pas une finalité, mais une tactique de lutte. Conséquemment, il y a des limites à « jouer la game ». Précisément parce que c’est cette « game » là que nous voulons changer. Nous avons déjà mentionné l’importance du salaire ouvrier pour éviter qu’une clique ayant des intérêts différents de la majorité se forme à la direction du mouvement ouvrier et qui tôt ou tard trahit. Il y a également le refus net des jeux de coulisses et d’alliances avec les parlementaires bourgeois qui ne représentent aucun intérêt pour les marxistes révolutionnaires. Nous sommes au parlement pour aider les luttes de la rue. Rien d’autre.

Un autre élément important doit être clairement mentionné ici. Nous acceptons de mener des batailles pour des réformes parce que c’est seulement dans les luttes concrètes que la classe ouvrière apprend et élève massivement sa conscience de classe. Une révolution n’a jamais été un coup d’État fait par une minorité, mais est le produit des contradictions sociales qui tôt ou tard frappe toutes les sociétés capitalistes. Le rôle des socialistes et d’être prêts, mais pour l’être, nous devons nous aussi apprendre des luttes. Toutes luttes est une forme d’entrainement pour la révolution. Autant pour la classe, que pour nous, à condition de mettre la main à la pâte.

Participer au cirque électoral bourgeois ne veut pas dire que nous pensons qu’une majorité parlementaire est suffisante pour construire un monde meilleur. Les communistes ont toujours été très clairs à ce sujet : « Il ne peut dès lors être question de l’utilisation des institutions gouvernementales bourgeoises qu’en vue de leur destruction. C’est dans ce sens et uniquement dans ce sens que la question peut être posée18. »

Aucune révolution n’est possible sans l’implication directe de la majorité des travailleurs et des travailleuses, mais pour que chaque bataille aillent le plus loin possible nous avons besoin d’un parti révolutionnaire. Son rôle est de coordonner l’intervention des militant·es dans les mouvements pour avoir le plus d’impact possible, de faire les bilans nécessaires après une bataille, d’apprendre de nos erreurs et surtout transmettre cette expérience aux nouvelles générations pour qu’elles les appliquent à leurs tours aux nouveaux événements. Seule une organisation révolutionnaire démocratique et solidement ancrée dans tous les secteurs de la classe et capable de durer dans le temps peut accomplir tout cela.

Tu es d’accord avec nos idées? Tu penses que commenter l’actualité sur Facebook ou participer à des manifs sans lendemain est insuffisant pour bâtir un monde meilleur ? Rejoins Alternative socialiste dès aujourd’hui!

Bruno-Pierre Guillette

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Notes:

1 Tony Mulhearn,« We Translated Socialism Into The Language Of Jobs, Housing And Services », The Socialist, 27 Mars 2004. [En ligne] https://www.socialistparty.org.uk/issue/340/5697/27-03-2004/liverpool-city-council-the-council-that-took-on-thatcher

Sauf mention contraire les références de l’article proviennent du livre de Peter Taaffe et Tony Mulhearn, Liverpool: A city that dared to fight, London, Fortress Books, 1988.

2 Justin Harrison, Lessons from when Reagan crushed PATCO union, 26 mai 2011 [En ligne] https://www.socialistalternative.org/2011/05/26/lessons-from-when-reagan-crushed-patco-union/

3 Ken Smith, A Civil War Without Guns: 20 Years On – The Lessons of the 1984-85 Miners’ Strike, Socialist Publications, 2009.

4 Henry Pelling, Origins of the Labour Party, Oxford, London, 1965, p.53.

5 Henry Pelling, Histoire du syndicalisme britannique, Éditions du Seuil, Paris, 1967, p.137.

6 L’article IV : « secure for the workers by hand or by brain the full fruits of their industry and the most equitable distribution thereof that may be possible upon the basis of the common ownership of the means of production, distribution and exchange, and the best obtainable system of popular administration and control of each industry or service.» Elle fut retirée en 1995 par Tony Blair. The Militant avait fait une brochure sur la question : Militant Labour, What is Socialism?: The debate on clause IV, Militant Publications, London, 1994.

7 Lénine, La maladie infantile du communisme (Le gauchisme), Éditions en Langues Étrangères, Pekin, 1976, p.84.

8 « The Social-Democratic Federation here shares with your German-American Socialists the distinction of being the only parties who have contrived to reduce the Marxist theory of development to a rigid orthodoxy. This theory is to be forced down the throats of the workers at once and without development as articles of faith, instead of making the workers raise themselves to its level by dint of their own class instinct. That is why both remain mere sects and, as Hegel says, come from nothing through nothing to nothing». Engels to Sorge, 12 mai 1894.

9 Clare Doyle, France 1968 : un mois de révolution, London, CWI Publications, 2008, p.1.

10 Ted Grant, Programme of the International, Mai 1970. «The issues at their 1965 World Congress, at which the British section was expelled, have been sufficiently documented in material of our tendency and the document on our expulsion has shown their incapacity to tolerate a genuine and honest Marxist tendency within their ranks. The refusal to discuss, or to tolerate a Marxist wing within their forces, in an indication of the real processes within this organisation, and its organic tendency towards petit bourgeois sectarianism, utopianism and opportunism.» [En ligne] https://www.marxists.org/archive/grant/1970/05/progint.htm

11 Pour connaître les derniers développement du CIO, nous vous invitons à lire la Déclaration de la majorité du Comité pour une Internationale Ouvrière (CIO), 7 septembre 2019 [En ligne] https://fr.socialisme.be/53623/declaration-de-la-majorite-du-comite-pour-une-internationale-ouvriere-cio

12 Reportage de la télévision anglaise sur The Militant, Militant Labour, British Labour Party, TV Eye, 1981. [En ligne] https://www.youtube.com/watch?v=N0tUOc_swi8

13 Building a fighting socialist labour movement, Militant, Cambridge Heath Press, s.d., p.11.

14 École qui accepte tout le monde sans test d’aptitude à l’entrée.

15 « Richard Bergeron rêve de son premier amour », Journal de Montréal, 9 novembre 2017, [En ligne] https://www.journaldemontreal.com/2017/11/08/richard-bergeron-reve-de-son-premier-amour

16 Léon Trotsky, La révolution allemande et la bureaucratie stalinienne, Janvier 1932 [En ligne] https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1932/01/320127b.htm

17 We beat the Poll Tax, Militant pamphlet 1991, [En ligne] http://www.socialistparty.org.uk/polltax/

18 II° Congrès de l’I.C., Le Parti Communiste et le parlementarisme, Juillet 1920, [En ligne] https://www.marxists.org/francais/inter_com/1920/ic2_19200700h.htm