PERSPECTIVES 2019 : II. Pour un mouvement syndical uni et combatif !

Contrairement à la décennie précédente, le mouvement syndical est la plus importante force de masse qui résiste, tant bien que mal, aux assauts de la classe capitaliste. Il est, de loin, la plus grande force progressiste organisée au Québec.

Le taux de syndicalisation est de 38,6% (1 406 800 personnes), le taux le plus élevé en Amérique du Nord (Canada : 30 %, États-Unis : 10 %). Le taux de syndicalisation est stable dans le secteur public, mais décline constamment depuis plusieurs années dans le secteur privé. Cela s’explique en grande partie par l’évolution structurelle du système capitaliste où plusieurs bons emplois syndiqués du secteur primaire et secondaire ont été perdus ou délocalisés.

Ce haut taux de syndicalisation cache toutefois une fragmentation unique au Canada. Plutôt que de compter une grande centrale syndicale regroupant toutes les personnes syndiquées de la province, le Québec dénombre 4 centrales (FTQ, CSN, CSQ, CSD) ainsi que plusieurs fédérations et syndicats indépendants (ex. FIQ, APTS, SFPQ). L’unité du mouvement syndical s’en trouve ainsi plus difficile à organiser.

Par ailleurs, le haut taux de syndicalisation ne reflète pas nécessairement le niveau de conscience politique présent dans les syndicats, en particulier dans ceux qui sont peu combatifs. Bien qu’il y ait une grande proportion des travailleurs et de travailleuses syndiqué·e·s, le niveau de conscience de classe n‘est pas nécessairement en phase. La judiciarisation et l’individualisation des conflits de travail font en sorte que les syndiqué·e·s voient le syndicat davantage comme un service quune organisation de lutte.

Croissance de l’emploi… précaire

Depuis 2011, l’emploi a progressé au Québec. Le taux de chômage officiel de 6,2 % est le plus bas depuis 1976. La création d’emplois provient principalement du commerce au détail et de la restauration, emplois généralement précaires et difficiles à syndiquer. Cette croissance de l’emploi, comme dans de nombreux pays, est basée sur le passage d’emplois syndiqués à des McJobs précaires. La croissance future dépend des dépenses publiques (à la fois au Québec et au Canada) et de l’économie américaine.

Le potentiel du Front commun de 2015

Lors des négociations du Front commun du secteur public de 2015, plusieurs ont vu la possibilité, comme pendant la grève étudiante de 2012, d’arrêter le saccage des services publics. En 2014, une vaste campagne d’éducation politique et d’actions s’organise sous la bannière Refusons l’austérité. Sur une plate-forme politique progressiste (ex. lutte à l’évasion fiscale, sauvegarde du système public), cette campagne fédère l’ensemble des organisations populaires. À l’appel du SECHUM-CSN, une journée de perturbation économique est organisée le 1er mai 2015. Néanmoins, la direction du Front commun n’établit pas de liens entre ses revendications et la lutte contre l’austérité dans son Argumentaire.

Les journées de grève de l’automne 2015 sont massivement suivies, du jamais vu depuis plus d’une décennie. Lors des actions du Front commun 2003-04, le mouvement syndical a ralenti la « réingénierie » de l’État du gouvernement Charest, en particulier lors de la journée d’action nationale qui a bloqué certains centres névralgiques de l’économie québécoise (ex. Port de Montréal, autoroutes, Casino de Montréal).

Les directions syndicales, particulièrement son aile la moins combative (APTS, CSQ, FIQ), n’apprécient pas la perte de contrôle qui accompagne cette lutte politique. Plus la mobilisation s’accentue et plus l’appui de la population augmente, plus le discours des directions syndicales passe de la nécessité de sauver les services publics à la simple signature d’une « bonne » convention collective qui évacue toutes les préoccupations politiques du mouvement. La direction du Front commun répète durant toute la durée des négociations vouloir en arriver à une entente négociée et conclue. En d’autres termes, il s’agit d’éviter une loi spéciale ou un décret.

Des occasions ratées

Ce « pattern » de dépolitisation a été appliqué à tous les conflits d’envergure durant la dernière période. La lutte des employé·e·s municipaux contre le vol de leur régime de retraite ou encore les grèves dans la construction, les CPE, les CHSLD et le secteur ambulancier auraient toutes pu être l’étincelle d’une mobilisation politique générale. Toutes ces luttes nationales auraient eu le potentiel de devenir un tremplin pour renverser le gouvernement libéral et les politiques d’austérité. Plutôt que d’entrer en confrontation directe avec le gouvernement, les directions syndicales ont toutes préféré négocier avec lui « de bonne foi » et séparément.

La stratégie des directions syndicales consiste à négocier en position de faiblesse, c’est-à-dire en se conformant aux lois restrictives encadrant le droit de grève afin d’éviter à tout prix les lois spéciales. Depuis des décennies, les directions syndicales récoltent des ententes qui les rendent responsables de la dégradation lente des conditions de travail de leurs membres. Cette approche défensive inefficace et démobilisante nourrit un cynisme important dans le mouvement ouvrier.

Nationalisons pour sauver l’emploi

Cette attitude de soumission aux intérêts des capitalistes s’observe également lors de fermetures d’entreprises privées. Les directions en appellent chaque fois au bon vouloir des gouvernements bourgeois à financer publiquement une multinationale en péril, même si ce même gouvernement a ratifié les ententes qui permettent à ces mêmes entreprises de délocaliser et de fermer leurs installations. Il est plus que temps de cesser de quémander et de revenir à un discours de classe cohérent. Il faut réclamer la nationalisation sous contrôle démocratique des entreprises en cours de fermeture ainsi que l’abolition du secret commercial et l’ouverture des livres.

L’échec des campagnes syndicales nationales pour le 15$/h minimum

L’incapacité du plus important mouvement syndical en Amérique du Nord à gagner la lutte pour un salaire minimum national à 15 $/h est symptomatique de l’approche déficiente des directions des centrales. Cette approche est axée sur les démarches institutionnelles et délaisse l’action de terrain. Lorganisation d’une base militante active, parfois couplée à une lutte pour le pouvoir politique de la classe travailleuse, est pourtant ce qui a permis aux mouvements pour le 15$/h de faire des gains dans plus d’une quarantaine de villes, d’États et de provinces des États-Unis et du Canada.

Dès 2015, les principaux acteurs de la lutte pour le 15$/h au Québec sont le Centre des travailleur·euses immigrant·e·s, le Syndicat des employé·e·s du Vieux-Port de Montréal (SEVPM-AFPC), le Syndicat des travailleuses et travailleurs d’Indigo de Québec (STTIQ-CSN) et Alternative socialiste. Avec l’aide du comité intersyndical de QS, ces acteurs, spécialement ceux du Vieux-Port, ont récolté plus de 22 000 signatures pour la pétition d’AS sur le 15$/h minimum et indexé. Cette pétition a été déposée à l’Assemblée nationale en 2016 par Manon Massé de QS.

Du côté des centrales syndicales, une campagne de relations publiques est lancée en 2016 par la FTQ (Minimum15). Une autre est lancée à contrecœur par le Collectif pour un Québec sans pauvreté (5-10-15) pour le compte de la CSN et de la CSQ un peu plus tard dans l’année. Or, seuls quelques comités syndicaux animés par des jeunes s‘activent réellement sur le terrain. Le sommet de la mobilisation syndicale est atteint lors d’une manifestation qui rassemble plusieurs milliers de personnes, dont de nombreux salarié·e·s syndicaux, à Montréal le 15 octobre 2016.

Depuis, l‘enjeu du 15$/h est incontournable tous les 1er mai et se retrouve fréquemment dans la sphère publique. Quelques syndicats locaux affiliés à la FTQ, dont plusieurs regroupant des employé·e·s de résidences pour personnes âgées, remportent des victoires. Les centrales syndicales et certains organismes communautaires commencent à délaisser l’enjeu lorsque le gouvernement libéral annonce une hausse du salaire minimum de 0,75$ en 2017 et en 2018.

L’élection de Projet Montréal en novembre 2017, dont la cheffe promet 15$/h minimum à tous les employé·e·s et sous-traitants de la ville de Montréal, sert d’excuse à d’autres pour crier victoire. La lutte pour le 15, qui devait être un enjeu électoral pour les centrales syndicales et QS, est finalement mise de côté lors des élections d’octobre 2018. Au début 2019, le salaire minimum est de 12$/h et ni l’administration de Montréal ni les syndicats de la ville n’ont encore levé le petit doigt pour l’élever à 15$/h minimum.

Malgré les discours de solidarité avec les salarié·e·s gagnant moins de 15$/h, les centrales syndicales se montrent incapables de mobiliser un mouvement social autour de la défense des intérêts de cette couche qui représente 21% de la population salariée du Québec. Les centrales échouent même à mobiliser leurs propres bas salarié·e·s. Cette incapacité à construire un mouvement démocratique de masse implanté localement témoigne de la crise de direction importante que connaît le mouvement ouvrier québécois.

Pour les membres d’AS, une campagne comme 15plus.org qui revendique une demande minimale sert à faire le lien entre la nécessité d’organiser des luttes locales sur des enjeux concrets et la nécessité de rompre avec un système incapable de garantir un salaire décent au quart de la population. En identifiant les opposant·e·s à cette lutte, nous sommes en mesure d’identifier nos ennemi·e·s de classe, leurs institutions et leurs partis, afin de poser la nécessité d’organiser notre propre véhicule politique uniquement commis aux intérêts de la classe travailleuse.

Pour un syndicalisme de classe

Les directions syndicales préfèrent rafistoler au minimum un bateau qui coule plutôt que de se préparer sérieusement à changer de barque, à changer de système. L’approche de collaboration de classe a été désastreuse pour les mouvements syndicaux américain et britannique, elle l’est tout autant pour la classe ouvrière québécoise.

Pour combattre cette tendance à la capitulation, il faut revenir à un syndicalisme de lutte de classe dans nos discours et nos actions. Il faut cesser les guerres fratricides absurdes (comme le maraudage) afin d’organiser les luttes le plus largement possible, sans distinction d’affiliation, et promouvoir l’unité d’action intersyndicale à la base. Nous pourrons nous réapproprier notre mouvement par l’utilisation militante des mécanismes démocratiques existants et l’élargissement de ceux-ci.

Pour gagner et éviter d’être piégés par nos directions respectives, nous devons être solidement organisés localement. Un moyen d’y parvenir est la création de comités d’actions intersyndicaux et d’assemblées intersyndicales d’organisation.

Pour un parti de la classe travailleuse

L’approche de lobbyisme auprès des partis capitalistes telle que prônée par les directions des centrales syndicales est désastreuse pour la classe travailleuse. La partisanerie et la non-partisanerie péquistes le sont tout autant. Les syndicats, avec leurs ressources et leur capacité de mobilisation, ont le potentiel de non seulement arrêter l’austérité, mais de renverser les plans des capitalistes et de poser les bases d’une société socialiste. Or, le mouvement ouvrier organisé a besoin d’un véhicule politique pour y parvenir.

Des candidatures autonomes du mouvement syndical sont envisageables, notamment aux niveaux municipal et fédéral, compte tenu du développement actuel de la conscience politique d’une couche de militant·e·s syndicaux. Au niveau provincial, le mouvement syndical a avantage à faire front uni avec QS afin de construire des mouvements de lutte de masse. Cette approche est nécessaire pour construire les fondations d’un parti des travailleurs et des travailleuses enraciné dans les masses et basé sur un programme socialiste.

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