IPC, indexation, échelons, montant fixe : Revendications salariales et intérêt de classe dans le secteur public

L’année 2019 sera une année intense de discussions et de débats pour les travailleurs·euses de la santé. Leurs conventions collectives arrivent à échéance en mars 2020 et les demandes doivent être déposées en octobre 2019. Le milieu hospitalier est un milieu de travail excessivement hiérarchisé. Au sommet de la pyramide trônent les médecins spécialistes, mais graduellement jusqu’en bas il y a plus de 200 titres d’emploi. S’y ajoute une barrière importante entre les travailleurs·euses qualifiés (infirmiers·ères, technicien·ne·s de toute sorte) et les travailleurs·euses non qualifié·e·s (entretien ménager, personnel de bureau).

Le milieu hospitalier est traversé par les deux grandes tendances d’organisation du mouvement syndical : le syndicalisme professionnel (ou corporatiste) et le syndicalisme industriel (un milieu de travail, un syndicat). Pour éviter l’unité des travailleurs·euses, les gouvernements ont accentué consciemment les différences entre les titres d’emploi. Malheureusement, une partie du mouvement syndical, plutôt que de combattre cette tactique, l’a intégrée et défendue. Ce type de division est également présente dans les établissements scolaires, entre les professeur·e·s et le personnel de soutien, par exemple. Une des formes pour alimenter ces divisions se manifeste dans la formulation des revendications salariales.

Il y a plusieurs façons d’augmenter les salaires et certaines sont plus favorables aux hauts salarié·e·s que d’autres. La hauteur des augmentations est déterminée par plusieurs facteurs : le contexte économique, les volontés de l’employeur (le gouvernement) et la force de la mobilisation. Il y a par contre un autre élément important, soit la façon dont sont formulées les demandes. Depuis plusieurs décennies, le mouvement syndical a opéré un glissement dangereux dans la formulation des demandes salariales qui répondent davantage à l’intérêt du patronat qu’à celui de la majorité des travailleurs et des travailleuses.

Voici trois façons d’y remédier.

Augmentons en fonction de l’IPC plutôt que du PIB

De la fin des années soixante jusqu’au milieu des années 80, il y avait dans les conventions collectives un mécanisme permettant l’indexation annuelle des salaires en fonction de l’augmentation du coût de la vie, basée sur l’Indice des prix à la consommation (IPC). Par exemple, dans la convention de 1969-1971, l’article 25.05 mentionne que « L’employeur ajuste les échelles de salaires pour tenir compte de l’augmentation du coût de la vie en prenant comme référence l’indice des prix des statistiques pour la région de Montréal ». L’augmentation en fonction de l’IPC est de plus en plus délaissée pour se référer davantage au PIB. C’est une erreur.

À mesure que nous mettons moins de l’avant l’IPC et que le mécanisme d’indexation dans les conventions collectives s’amenuise ou disparaisse, nos salaires cessent de suivre l’augmentation du coût de la vie. Comme nous pouvons le constater à partir de ce tableau produit lors du dernier Front commun :

Source : Dépliant Front commun 2015, Le Conseil du trésor nous offre l’appauvrissement.
En octobre 2018, l’inflation a été de 1,7 %.

Considérant que cet écart ne cesse de s’agrandir depuis le milieu des années 90, il est plus que nécessaire de le réintroduire dans nos conventions.

Les augmentations en pourcentage creusent les inégalités entre les salarié·e·s. Pour un montant fixe !

Depuis maintenant plusieurs rondes de négociations, les demandes salariales sont faites en pourcentage. Procéder de cette façon possède deux désavantages. Premièrement, cela creuse les inégalités entre les salarié·e·s, alors que la raison d’être du mouvement syndical est de les réduire. Une augmentation de 1,5 % lorsque vous gagnez 75 000 $ est plus intéressante que le même pourcentage sur un salaire de 35 000 $. De plus, cela diminue notre rapport de force.

Bien souvent, les professionnel·le·s sont satisfait·e·s de leurs augmentations salariales et les acceptent. Pour les bas salarié·e·s, c’est différent. Surtout quand l’augmentation est constamment en dessous du coût de la vie. Autrement dit, sur le long terme, malgré les augmentations, les bas salarié·e·s s’appauvrissent.

Lentement mais sûrement, cette stratégie a causé un tort important aux bas salarié·e·s du secteur public que nous devons maintenant redresser. L’un des moyens pour y arriver est de revenir à une augmentation salariale fixe comme cela s’est fait lors du Front commun de 1972 avec la « semaine à 100 $ » et en 1976 avec la « semaine à 165 $ ».

Ce type de revendication répondait réellement aux besoins de ceux et celles qui souffraient le plus de l’augmentation du coût de la vie. Non seulement cette revendication est plus juste, mais a un meilleur potentiel de mobilisation, puisque la revendication est claire. Deux dollars de plus de l’heure c’est beaucoup plus tangible que 5,25 % sur 5 ans, par exemple.

Des échelons avant les primes ou des montants forfaitaires

Soyons clair·e·s, toutes les augmentations salariales sont bonnes, mais nous devons prioriser celles qui sont les plus avantageuses. Les primes ne touchent qu’une minorité de personnes et nous divisent «  Pourquoi lui et pas moi? ». C’est l’objectif du gouvernement de nous diviser. Il ne faut pas tomber dans le piège. De plus, les primes ne sont pas calculées dans le RREGOP et sont imposables. Nous devons mettre davantage les échelons de l’avant, en particulier chez les titres d’emploi où il n’y en a qu’un. Cela bénéficie à davantage de personnes et devient un réel gain salarial durable.

État, salaire et lutte de classes

L’État n’est pas neutre. Il sert soit les travailleurs·euses, le 99%, ou la bourgeoisie, le 1%. L’objectif de la bourgeoisie est l’augmentation de son taux de profits. L’un des moyens pour y arriver est de faire pression sur les salaires à la baisse.

L’appareil d’État bourgeois est un intermédiaire dans cette quête et utilise deux moyens pour y parvenir. Il fixe des taux d’imposition et des mesures fiscales plus avantageuses aux riches pour réduire le plus possible la contribution de la bourgeoisie aux biens communs. Deuxièmement, il réduit les services par les coupures avec pour objectif à moyen et long terme de créer de nouveaux marchés.

Quand les gouvernements bourgeois menacent la population d’augmenter les taxes et les impôts lorsque les travailleurs·euses du secteur public demandent de meilleurs salaires, dans la tête du gouvernement, c’est vrai, puisque jamais au grand jamais il ne va réduire les profits de la bourgeoisie pour financer des services publics qu’elle n’utilise pas.

Par notre mobilisation, nous pouvons établir un rapport de force suffisant pour lui arracher des augmentations. Mais celles-ci seront toujours temporaires tant et aussi longtemps que nous n’inversons pas le processus. Cela n’est possible pour les travailleurs·euses qu’en s’appropriant, dans un premier temps, l’appareil d’État bourgeois. Pour ainsi utiliser le pouvoir d’État pour faire pression sur la bourgeoisie et non plus l’inverse.

Revenons à nos revendications traditionnelles. Augmentons nos salaires en fonction de nos intérêts et non pas à ceux du patronat !
Pour une augmentation fixe qui rattrape l’augmentation du coût de la vie des dernières années !
Pour l’indexation annuelle de nos salaires au coût de la vie !
Pour un gouvernement des travailleurs·euses! Remplaçons les bandits à cravates par des gens comme nous !

 

Bruno-Pierre Guillette

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Une première version de ce texte a été publiée sur le site du SECHUM en décembre 2018.

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