Le socialisme et la lutte contre le racisme

Tony Wilsdon, Alternative socialiste (section des États-Unis)

La dernière décennie a été le théâtre d’une grande variété de luttes et de campagnes importantes pour la justice sociale aux États-Unis, dont le mouvement Occupy Wall Street ou le combat pour l’égalité LGBTQ. Graduellement, le 99% apprend à s’exprimer politiquement. Plus récemment, par contre, le combat contre les inégalités éperonné par les travailleur-euse-s de la restauration rapide ainsi que le mouvement grandissant contre la brutalité policière représentent la fine pointe de ces luttes. Depuis l’émeute à Ferguson suite au meurtre de Michael Brown il y a un an, Black Lives Matter (BLM) s’est répandu à travers le pays et a remporté des victoires importantes, quoique limitées. Pour la première fois depuis nombre d’années, les policier-ière-s font face à des inculpations pour le meurtre de civils. BLM a ouvert un débat public et celui-ci a eu un grand impact sur le développement de la conscience. Mais encore, le mouvement a mené à l’émergence cruciale de jeunes activistes et leaders noir-e-s.

Mais tout cela soulève la question de l’établissement d’un mouvement soutenu qui peut continuer d’accumuler des gains et qui saura s’attaquer aux enjeux structurels plus larges de l’incarcération de masse et de la discrimination dans l’emploi et dans l’accès au logement, entre autres institutions sociales. Plusieurs de ces enjeux reliés à la constitution d’un mouvement ont un important rapport aux luttes des femmes et des communautés LGBTQ contre l’oppression.

Les socialistes soutiennent que les réformes sérieuses sont gagnées à travers de puissants mouvements sociaux. Plus un mouvement est puissant, plus il peut faire des gains. Hélas, plus un mouvement est puissant, plus il est opposé par la classe dirigeante. Cela pose l’importance de développer des stratégies dynamiques et fructueuses afin de faire avancer le mouvement. Par exemple, Socialist Alternative met l’emphase sur la nécessité de réunir la colère des communautés opprimées à l’endroit des sujets comme la violence policière avec ceux relevant de l’économie et des enjeux sociaux comme les bas salaires, les coupures dans les services sociaux, la décrépitude des quartiers défavorisés, les logements abordables, etc.

Le combat pour les réformes

Manifestement, la classe dirigeante est sur la défensive au sujet de la brutalité policière, alors que des exemples atroces de flagrante brutalité policière envahissent le web. L’Establishment est divisé sur ce sujet. Il convient de rappeler que l’incarcération de masse à l’échelle que l’on connaît aujourd’hui est un phénomène relativement récent. C’est le résultat d’une “guerre contre la drogue” initiée par les républicains dans les années 1970 sous Richard Nixon et largement supportée par les démocrates.

Parmi l’élite, de nombreuses personnes considèrent maintenant que cette politique est dépassée. Plusieurs d’entre elles envisagent également les bénéfices économiques d’une réduction du nombre de personnes incarcérées. Cela crée une opportunité unique pour le mouvement de pousser plus fort et de forcer la classe dirigeante à démanteler des éléments clés de la politique d’incarcération de masse et de la politique contre la drogue.

Le racisme est un élément fondamental de la société étasunienne depuis ses débuts. L’esclavage a été aboli grâce à une Guerre civile révolutionnaire, mais la discrimination sociale et économique contre le peuple noir, soutenue par une répression brutale, demeure profondément enracinée. L’idéologie raciste a été employée pour justifier le statu quo et pour prévenir l’unité des peuples opprimés sur un front de classe. Quoique l’on parle aujourd’hui d’une société “post-raciale”, la classe dirigeante n’abandonnera pas le racisme ni le sexisme systémiques, tout comme elle n’abandonnera pas l’exploitation économique, car ils sont nécessaires pour sa survie. En fait, face à la colère grandissante et la révolte naissante chez certaines sections de la classe ouvrière et des pauvres, elle reviendra à la répression plus directe et aux politiques racistes de type “diviser pour mieux régner” afin d’affaiblir le mouvement. Déjà, nous témoignons d’une plus grande utilisation d’une police militarisée contre les manifestations dans les récentes années.

Alors, cela veut-il dire que nous ne pouvons pas gagner de réformes majeures qui affecteront directement les vies des personnes noires? Les socialistes diront que nous pouvons certainement faire des gains. Mais notre capacité de gagner des réformes majeures dépendra de la force, de l’ampleur et de la conviction de notre mouvement. Cela dépendra aussi des divisions potentielles dans la classe dirigeante et de leur détermination de résister à la lutte.

Historiquement, les capitalistes ont été prêts, sous pression, à accorder des concessions – et même parfois des concessions d’une portée considérable, lorsqu’ils sont fondamentalement remis en question – pour au moins conserver le contrôle de la société sur le long terme. Cependant, afin de maintenir leur capacité de générer des profits, ils tenteront de revenir sur ces concessions et de nous les arracher. Une contestation socialiste de leur règne, lié à un mouvement de masse de travailleur-euse-s, offre non seulement une alternative fondamentale, mais, qui plus est, nous pouvons gagner les plus grandes concessions dès aujourd’hui en bâtissant un tel mouvement.

Certaines sections de la classe dirigeante sont maintenant prêtes à réduire le niveau d’incarcération de masse, de réformer les politiques sur la drogue, et même d’accorder un salaire minimum à 15$ dans certaines villes – de façon limitée -, car elles espèrent que ces concessions aideront à atténuer la colère contre les inégalités et pourraient même élargir le marché pour certains capitalistes. De plus, dans le cas du salaire minimum, il s’agit là d’une alternative plus intéressante que d’avoir à composer avec un mouvement de syndicalisation sur les lieux de travail. Mais ce genre de concessions peut néanmoins avoir l’effet de stimuler un mouvement qui en exige davantage.

Leçons des luttes antérieures

La lutte pour renverser le racisme systémique est liée à la lutte pour revendiquer et obtenir des réformes. Le mouvement des droits civiques est devenu plus fort suite au boycottage des bus de Montgomery, au combat pour la déségrégation des casse-croûtes, et à la marche de Selma. Il a forcé la classe dirigeante à se diviser ouvertement et a exposé la brutalité du racisme étatsunien devant un auditoire national et international. Mais, de façon plus importante, il a élevé les espoirs, les attentes et la combativité des travailleur-euse-s et des jeunes noir-e-s.

Le mouvement a bientôt eu à ajuster sa stratégie et ses tactiques afin d’adresser la résistance de la classe dirigeante. L’évolution de Martin Luther King Jr est particulièrement révélatrice. Aujourd’hui, les représentants de l’Establishment citent ses premiers discours, particulièrement le discours “I have a dream”, afin de servir leurs intérêts. Mais dans ses dernières années, King s’était orienté vers un combat contre les aspects plus larges du racisme systémique.

King voyait le lien entre les travailleur-euse-s de toutes races et la façon dont leur statut de classe offrait un levier pour bâtir des mouvements plus puissants afin de gagner des concessions majeures. Durant la dernière année de sa vie, il a lancé la marche multiraciale Poor People’s March on Washington et s’est lié avec les éboueur-euse-s en grève à Memphis. Il a été assassiné avant que cette nouvelle direction ait pu être implémentée. Pendant que des forces plus radicales, dont les Black Panthers, ont poursuivi le mouvement entamé par King, les leaders du courant dominant des droits civiques ont rejeté la stratégie de King. Ils ont préféré se rallier à la stratégie émergente du leadership du Parti démocrate : accorder des concessions limitées en ciblant les éléments les plus radicaux du mouvement afin de les réprimer. Cette confiance envers le Parti démocrate dans ses promesses de réforme a été dévastatrice pour le mouvement des droits civiques qui, sous un leadership plus modéré, a perdu sa force indépendante et s’est réduit à un groupe de pression sous le Parti démocrate. C’est ce même Parti démocrate qui s’est rallié aux républicains afin de démanteler les gains des mouvements sociaux au cours des 35 dernières années.

Les socialistes supportent la conclusion simple amenée par King et les autres radicaux, incluant les Black Panthers, selon laquelle une contestation sérieuse du racisme systémique, ainsi que des attitudes racistes, impliquera l’établissement d’un mouvement qui inclut tou-te-s ceux-lles qui sont opprimé-e-s par le capitalisme – et que le Parti démocrate n’est pas un allié fiable.

La lutte pour les réformes et la constitution d’un mouvement de masse

Les socialistes voient l’exploitation de classe comme un essentiel élément unificateur qui rejoint les expériences de la vaste majorité des sections opprimées de la société. Le capitalisme exploite les travailleur-euse-s en leur accordant un salaire inférieur à la valeur qu’illes créent par leur travail. Les personnes noires et latina, les femmes, les immigrant-e-s et les personnes LGBTQ+ occupent une part disproportionnée des emplois à faible rémunération. Ce qu’illes ont en commun et ce qui permettra d’unir leurs luttes contre toutes les formes d’oppression sous le capitalisme est leur exploitation en tant que travailleur-euse-s. De plus, faisant partie d’une plus large classe ouvrière, illes ont une énorme force potentielle grâce à leur capacité de retirer leur main-d’oeuvre et de mettre fin à l’accumulation de profits par le patronat.

Dans cette lutte pour mettre fin à l’oppression, le rôle d’une classe ouvrière unie est essentiel, car elle peut paralyser l’économie grâce à des grèves générales ou des grèves spécifiques à leur secteur industriel. En menant de puissantes luttes, elle peut réunir la grande majorité de la population dans un seul mouvement, non seulement pour demander des réformes majeures, mais également pour mettre fin au capitalisme. Pour ce faire, la classe ouvrière doit se mobiliser et former des organisations militantes autour d’un programme qui répond aux besoins des personnes faisant face à des formes d’oppressions spécifiques, ainsi qu’à ceux des travailleur-euse-s.

La tâche de réunir la classe ouvrière est inséparable du besoin d’améliorer la conscience des travailleur-euse-s blanc-he-s au sujet du racisme et de l’impact des tactiques “diviser pour mieux régner” utilisées par les élites au pouvoir. C’est une tâche que le mouvement ouvrier doit assumer.

L’absence d’un parti politique indépendant qui représente et se bat pour les travailleur-euse-s et les pauvres représente une sérieuse faiblesse dans la lutte contre les salaires indécents, l’oppression, et le racisme dans la classe ouvrière. Cela permet aux grandes entreprises et au 0.1% de dominer la politique. Qui plus est, le mouvement ouvrier occupe une position de loin plus faible que dans le passé et se voit ralenti par un leadership qui a systématiquement évité les luttes sociales et qui considère à tort que les démocrates sont leurs amis.

Pourtant, les luttes de la classe ouvrière émergent autour des salaires faibles et de la revendication pour un salaire minimum à 15$. En réunissant les luttes contre les salaires indécents avec le mouvement contre la brutalité policière et le racisme, nous pouvons amener plus de gens à rejoindre la lutte tout en élevant la conscience au sujet des deux enjeux. La journée d’action nationale Fight For $15 du 15 avril a été la plus grande et la plus dynamique que l’on a connue, justement parce qu’elle a amené des activistes des deux mouvements à travailler ensemble.

Le socialisme : une alternative au capitalisme

Il est de plus en plus clair que le capitalisme et la classe dirigeante ne tolèrent pas les réformes majeures. En effet, en comparant avec les années 1960s, période durant laquelle l’économie étatsunienne connaissait une croissance rapide, les possibilités de réformes sérieuses dans le cadre d’un système à profit sont beaucoup moins nombreuses. Et même lorsque nous avons réussi à imposer des réformes majeures dans le passé, la classe dirigeante a agressivement tenté de les renverser dès que l’opportunité s’est présentée. La fixation sur le profit à la base du capitalisme peut seulement servir une minorité de la société. Notre tâche est de redistribuer le pouvoir de la classe milliardaire et des grandes banques et entreprises qui dominent notre société à l’ensemble de la population. Voilà ce qu’on appelle le socialisme.

Lorsque la grande majorité de la société – la classe ouvrière – contrôlera la société de façon démocratique et par l’autogestion des lieux de travail et des communautés, lorsqu’elle pourra s’exprimer sur les grandes décisions qui l’affectent, et lorsque le contrôle des médias et des autres institutions sociales ne sera plus concentré entre les mains des propriétaires de mégacorporations – l’élite du 0.01% – c’est à ce moment-là que les politiques de la société seront conçues dans l’intérêt de la grande majorité.

Lorsque le pouvoir sera repris des mains d’une minuscule minorité, il n’y aura plus besoin de discriminer en fonction de la race ou du genre. De cette manière, nous pouvons créer une société sans oppression basée sur la race, le genre ou la sexualité, de façon à ce que chacun-e puisse avoir un travail décent, un logement convenable, des soins de santé et que tous les autres besoins essentiels soient comblés, tout en combattant le réchauffement climatique en redirigeant notre économie loin des hydrocarbures.

Lors des phases les plus militantes du mouvement pour la libération des Noirs, comme pour le mouvement ouvrier, la vision d’une alternative socialiste au capitalisme a été une force motivatrice pour des dizaines de milliers d’activistes qui ont joué un grand rôle dans l’avancement de la lutte. Cela leur a permis de voir plus loin et de voir en quoi les durs combats pour des réformes font également partie intégrale d’une plus grande lutte : celle pour une société qui met fin à la pauvreté et à la discrimination.

Faire avancer le mouvement dès aujourd’hui

Socialist Alternative croit que la recherche d’appuis pour un programme militant plus large est un ingrédient clé dans l’organisation d’une lutte puissante et fructueuse. Ce programme doit rejoindre les besoins réels du mouvement et ne peut pas être limité ni par ce qui est acceptable pour le Parti démocrate ni par ce qui est considéré possible sous le capitalisme.

Afin d’adresser l’incarcération de masse et le racisme systémique, Socialist Alternative appelle à :

  • La fin de la guerre raciste contre la drogue. La décriminalisation et la légalisation de la consommation de cannabis. Le traitement des dépendances par la réhabilitation et non la criminalisation. La libération et l’annulation des dossiers criminels, ce qui inclut le rétablissement du droit de vote, de tou-te-s ceux-lles qui ont été arrêté-e-s pour des crimes non violents reliés à la drogue.
  • Un contrôle communautaire sur tous les aspects du travail policier. Les policiers locaux sous la supervision de conseiller-ère-s communautaires élu-e-s ayant l’ensemble des pouvoirs sur la police, ce qui inclut les politiques et procédures départementales. Des candidat-e-s indépendant-e-s et antiracistes provenant des organisations communautaires et des syndicats devraient siéger sur ces conseils.

Mais nous mettons également de l’avant des revendications qui peuvent amener des sections plus larges des pauvres et des travailleur-euse-s au sein du mouvement. Par exemple, nous voulons garantir à tou-te-s des emplois de qualité à 15$ par heure au minimum, ainsi que des investissements massifs dans l’éducation publique, le transport, les soins de santé et d’autres services économiques financés par des impôts sur les ultra-riches et les corporations.

De plus, afin de pousser le mouvement pour la libération des Noirs vers l’avant, nous appelons pour des manifestations coordonnées à l’échelle nationale contre le racisme, la violence policière et les inégalités économiques.

La capacité de se réunir autour de demandes claires, atteignables, et qui peuvent rejoindre toutes les luttes du 99% contre tous les aspects de l’oppression, est la clé de notre succès. Notre capacité de se battre pour et d’obtenir des réformes est essentielle, non seulement pour ces gains, mais également pour donner une chance aux gens ordinaires de ressentir leur pouvoir collectif et de voir plus loin dans leurs demandes. Ces luttes nous permettront également de créer une organisation politique et un leadership plus cohérents, qui pourront mener les luttes décisives à venir contre le système capitaliste, et l’une de ces pierres d’assise, le racisme systémique.

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