Entretien avec un réprésentant de Québec Solidaire

Un représentant de Québec Solidaire nous explique pourquoi le parti vient de refuser de conclure un pacte électoral avec le Parti Québécois.

La décision du parti indépendantiste de gauche Québec Solidaire de refuser de conclure un pacte électoral avec le Parti Québécois lors de son 12e congrès le 21 mai, 2017, a déclenché une tempête médiatique contre Québec Solidaire, le dirigeant du PQ, Jean-François Lisée, ayant mené la charge, accusant QS de faire passer ses intérêts avant ceux d’un front uni.

Michèle Hehn s’entretien du vote récent avec Frédéric Collin, membre de la section québécoise du C.I.O., délégué de QS lors du récent congrès, et délégué syndical de la Fédération des travailleurs du Québec. Frédéric Collin a fait partie d’une équipe de 4 personnes du C.I.O. qui a participé au congrès de QS. Il milite également pour l’obtention du salaire minimum à 15 $ de l’heure, mouvement qui a reçu l’appui du parti municipal Projet Montréal, parti au sein duquel Collin s’implique également.

MH : Étant donné qu’il y a trois autres partis nationalistes au Québec, pour quelle raison le PQ veut-il conclure un pacte électoral avec QS, plutôt qu’avec les autres partis?

FC: Les raisons pour lesquelles le PQ souhaite une entente électorale ne peuvent être comprises sans connaître l’histoire du PQ. Une grande partie de la base du PQ considère qu’il s’agit d’un parti de gauche, social-démocrate, en raison des quelques réformes sociales remportées au début des années 1970, ainsi que des réformes liées aux garderies subventionnées dans les années 1990. Toutefois le parti s’est depuis bien longtemps éloigné de ce modèle.

Il suffit de regarder la politique du PQ la dernière fois qu’il a été au pouvoir entre 2012 et 2014. Dans le sillage de la grève étudiante, le PQ avait l’occasion en or d’adopter des réformes de gauche, mais il a plutôt choisi de soutenir les industries minières et pétrolières, et de continuer à imposer des mesures d’austérité au détriment des travailleurs et de l’ensemble de la société. Ainsi, il a augmenté les frais scolaires universitaires, dans une moindre mesure toutefois que le gouvernement libéral québécois précédent. Lorsqu’il a été au pouvoir de 1994 à 2003, le PQ a mené une lutte juridique malveillante contre les travailleurs syndiqués des hôpitaux. Il est également connu pour avoir utilisé la loi sur le retour au travail lors des négociations avec les employés syndiqués, et il a même imposé une réduction salariale de l’ordre de 20 % en 1982.

En fait, le PQ a contacté le parti indépendantiste de droite, la Coalition Avenir Québec en 2016, mais la CAQ a refusé toute alliance. Depuis l’élection de François Lisée au poste de dirigeant du PQ, le parti a perdu 1 % de la confiance des électeurs chaque mois, et les futur-e-s électeurs-rices placent désormais le parti au 3e rang, après le Parti libéral et la CAQ, alors que pendant les 40 dernières années, il a toujours occupé la première ou la seconde place. Le PQ a remporté seulement 25,4 % des votes lors de la dernière élection en 2014, le plus bas pourcentage depuis 1970. L’invitation de Lisée à conclure un pacte électoral avec QS était une tentative désespérée de sauver les meubles.

MH: Un sondage récent indique que 79 % des Québécois-es francophones, et 67 % des anglophones pensent que le Parti libéral est corrompu. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi. Les libéraux ont été responsables des vastes coupures imposées dans le domaine des soins de santé et de l’éducation. En outre, la décision récente des dirigeants de Bombardier de s’octroyer des augmentations salariales de l’ordre de 50 % après avoir reçu d’énormes subventions de la part du gouvernement québécois et de licencier des milliers des travailleurs-euses a forgé la réputation des libéraux comme parti de la bourgeoisie.

Il y a tout lieu de croire que toutes les raisons sont réunies pour créer un front uni de tous les partis indépendantistes pour vaincre les libéraux. Pourtant, les membres de QS ont décidé de rejeter le pacte électoral avec le PQ dans une proportion de 2/3 des votants. Comment peut-on l’expliquer?

FC: La base du parti a commencé à se mobiliser en masse pour s’opposer à un pacte avec le PQ, le comité antiracisme de QS se prononçant clairement contre toute forme d’alliance avec le PQ.

Lors des élections de 2014, le PQ a fait la promotion de la charte des valeurs et c’est pourquoi il était très important d’empêcher un rapprochement avec ce parti. Depuis la charte, dont l’objectif était d’empêcher les employé-e-s du secteur public de porter des ou des vêtements à caractère religieux, le discours politique dans la province a adopté une orientation de plus en plus raciste. Si la charte avait été adoptée, les boucs émissaires, les femmes qui portent le hijab auraient perdu leurs emplois dans la fonction publique. Si, fort heureusement ceci ne s’est pas produit, la charte est toutefois parvenue à mettre ces femmes au ban de la société. En fin de compte, seul le PQ aurait à gagner d’une entente électorale, entente qui aurait réparti les circonscriptions du Québec entre le PQ et QS afin de mieux tirer parti du partenariat. Ainsi, QS aurait dû ne pas présenter de candidat-e-s dans 30 circonscriptions au moins, dans l’espoir de gagner au mieux 2 ou 3 sièges. De plus, en s’associant avec un parti responsable d’une charte raciste, QS risque de perdre à long terme sa réputation et sa crédibilité.

MH: Depuis fort longtemps, le paysage politique québécois est dominé par le parti libéral du Québec et le parti québécois, mais les deux partis sont en train de perdre des membres, ainsi que la confiance des électeurs. Un article récent indique que le nombre de membres du PQ a chuté pour passer de 37 000 à
30 000, ce qui n’a jamais été aussi faible. Pour le PQ, il en est de même. Un récent sondage (Léger) mené pour le compte des journaux francophones place le PQ derrière le CAQ, avec 23% et 26% des votes respectivement. 13% des électeurs-rices appuient QS.

Comment QS peut-il tirer parti du créneau politique engendré par ces changements?

FC: Une étude indique qu’il faut à QS 500 militant-e-s dans une circonscription pour la remporter. Pour le parti, attirer ces militant-e-s et les organiser est un défi de taille. Toutefois, les chiffres sont encourageants. En 2002, les libéraux comptaient 120 000 membres et comme on le sait, ce nombre a chuté à 30 000. Le parti québécois compte 80 000, le même nombre qu’en 1970, ce qui constitue dans les faits un déclin. Un autre atout pour QS est le fait que ses membres sont plus jeunes et plus actifs que ceux qui composent les partis traditionnels. L’ajout de 6 000 membres à QS qui a fait suite à la déclaration de candidature de GND représente une augmentation de 60 % des adhésions pour QS. Par conséquent, on peut espérer, de façon optimiste et sans faire preuve d’irréalisme, que QS deviendra l’opposition officielle en 2022.

MH: GND a été élu comme porte-parole avec une large majorité, et ce avant sa victoire écrasante lors de l’élection dans la circonscription de Gouin à la fin du mois de mai. Pourtant, 2/3 des délégué-e-s de QS ont refusé de l’appuyer alors qu’il voulait conclure un pacte électoral avec le PQ, pacte que le député national Amir Khadir soutenait également. Il est plutôt rare de voir une base organisée de cette façon en Amérique du Nord. Comment l’expliquez-vous?

FC: QS est un parti démocratique qui a des porte-parole plutôt que des dirigeant-e-s, qui sont les représentant-e-s publics du parti. Si les porte-parole peuvent faire part de leur préférence pendant le congrès, les décisions finales au sujet des orientations sont prises de façon démocratique par les membres du congrès. Si GND souhaitait conclure un pacte avec le PQ pour des raisons politiques, il en a été empêché par sa propre base, dont il doit désormais représenter les positions. La position a été prise de façon toute à fait démocratique, ce qui, malheureusement, comme tu le soulignes, est bien trop rare en Amérique du Nord.

Michele Hehn

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