Bernie abandonne la révolution: il est temps de soutenir Jill Stein !

Kshama Sawant, Alternative socialiste (É.-U.) et conseillère municipale à Seattle

Le soutien de Bernie Sanders accordé à Hillary Clinton a profondément déçu des millions de ses partisans.

Beaucoup de ceux qui se sont sentis inspirés par son appel à une révolution politique avaient jusqu’ici entretenu l’espoir qu’il refuserait de se ranger derrière la candidate favorite de Wall Street.

Mais ces espoirs se sont effondrés. Non seulement Sanders a-t-il décidé de soutenir son adversaire néolibéral, il a aussi commencé à faire campagne en sa faveur, avant même la tenue de la Convention nationale démocrate, jusqu’où il s’était précédemment engagé à poursuivre la lutte. Apparaissant au meeting de Clinton du New Hampshire, il a signifié son intention de l’accompagner sur le sentier de la campagne.

Le soutien énergique de Bernie à Hillary fait suite à des mois de campagne menée contre ses liens étroits entretenus avec Wall Street et le Big Business aux USA. Il a déclaré: «Hillary Clinton fera une présidente remarquable et je suis fier d’ê tre avec elle aujourd’hui.» Le cœur de son discours était fait d’une comparaison thème par thème des deux candidats proentreprises. Il a souligné les dangers réels de la politique de Trump, en disant par exemple que l’approche de Trump face au changement climatique « serait un désastre pour notre pays et notre planète.» Il ne peut y avoir aucun doute au sujet du constat dressé par Bernie de la menace représentée par le populisme de droite de Trump, mais il a tout à fait tort concernant la façon de guérir la maladie. Nous ne parviendrons pas à vaincre la droite de façon décisive en soutenant les politiciens de l’establishment comme Hillary Clinton. C’est l’indignation massive ressentie contre la politique brutale proBig Business appliquée par l’establishment politique, dont Hillary est correctement considérée comme une des chefs de file, qui a créé la base de la montée en puissance de Trump. C’est également ce à quoi nous avons assisté il y a quelques années seulement avec la croissance du Tea Party, né de la fureur consécutive aux plans de sauvetage de Wall Street alors tandis que la gauche était occupée à trouver des excuses aux politiques pro-entreprises d’Obama.

Le Parti démocrate (antidémocratique) ne sera jamais un outil efficace pour vaincre la droite, que ce soit avant ou après les élections. L’expérience a démontré à maintes reprises que ce parti est en fait un allié de longue date de celle-ci. Pour vaincre la droite, il nous faut construire de puissants mouvements de masse unitaires ainsi qu’un nouveau parti politique pour les 99%, un parti qui travaillera aux côtés de nos mouvements plutôt que contre eux.

Hillary Clinton a la distinction douteuse d’être la deuxième candidate la plus impopulaire de l’histoire du scrutin présidentiel des États-Unis, ne cédant la place qu’à Donald Trump. La peur de Trump est le principal facteur de soutien pour Clinton tandis que la peur de Clinton est le pilier principal de Trump.

La stratégie du moindre mal a été un désastre total pour les 99% de la population. Sans être contesté par la gauche, le Parti démocrate a aidé le Parti républicain à systématiquement pousser l’agenda politique vers la droite au cours de ces dernières décennies. Tout comme la candidate du Parti Vert aux présidentielles Jill Stein l’a correctement exprimé : «la politique basée sur la peur nous a apporté tout ce dont nous avions peur.»

La campagne de Bernie a ébranlé les fondements de la politique américaine avec son audacieux défi lancé à l’establishment politique corrompu et à la domination de Wall Street et des superriches sur la société. Des dizaines de milliers de personnes sont devenues politiquement actives pour la première fois de leur vie et une discussion plus large s’est à nouveau développée au sujet du socialisme. Mais les thèmes défendus par Sanders tels que l’imposition d’un salaire minimum de 15 $ de l’heure à l’échelle nationale (contre 7,5 $ actuellement, NDT), l’opposition au Partenariat Trans-Pacifique (TPP) et la défense d’une assurance-maladie pour tous ne seront en aucun cas plus près d’être concrétisés par cette capitulation face à Clinton.

Au lieu de cela, le soutien de Bernie sera instrumentalisé pour soutenir ce même establishment pourri, y compris les dirigeants du Parti démocrate possédés par le monde des entreprises qui l’ont combattu à chaque étape et qui l’avaient encore hué la dernière semaine. En outre, si Jill Stein ne s’était pas présentée ou avait reçu peu de soutien, les sondages montrent que les deux candidats de droite, le libertarien Gary Johnson et le républicain Donald Trump, seraient les bénéficiaires du vote anti-establishment – ce qui contribuerait à la croissance du terreau pour le populisme de droite.

Le ralliement de Sanders à Clinton est un échec fondamental de leadership. Sanders dispose de la confiance des millions de travailleurs-euses les plus dévoués et engagés ainsi que de la jeunesse. Ils regardent en sa direction. Il a la responsabilité de les conduire dans la bonne voie et non pas dans une impasse politique.

Alors que mon organisation, Alternative socialiste, et moi-même avons activement soutenu la campagne de Sanders en lançant notamment le «Movement4Bernie», nous avons toujours ouvertement exprimé notre désaccord avec sa décision de concourir aux primaires du Parti démocrate. Nous avons également expliqué que cette erreur pourrait être corrigée à mesure que l’expérience précisait le caractère profondément hostile du Parti démocrate contre toute politique progressiste. Nous avons exhorté Bernie à poursuivre sa campagne comme candidat indépendant ou du Parti Vert dans le cas où il serait vaincu, comme nous nous y attendions, et avons lancé une pétition en ce sens signée aujourd’hui par près de 125.000 personnes.

L’expérience de ces primaires truquées a totalement exposé le caractère non démocratique, conservateur et proentreprises du Parti démocrate. Alors que Sanders a remporté environ 46% des voix, il n’a reçu le soutien que de huit membres démocrates de la Chambre et d’un seul sénateur démocrate. La grande majorité de l’establishment du parti s’est opposée à Sanders et aux millions de travailleurs-euses et de jeunes mobilisés derrière son appel à une révolution politique contre la classe des milliardaires.

Toute l’expérience de la campagne de Sanders ainsi que le fossé massif entre l’énorme soulèvement de la base des travailleurs-euses et des jeunes derrières Sanders et le caractère conservateur et pro-capitaliste du Parti démocrate a graphiquement mis en évidence le potentiel pour commencer à construire un nouveau parti politique indépendant des intérêts des entreprises et des milliardaires.

Même si Sanders n’était pas prêt à prendre une telle initiative, rien ne l’obligeait à endosser la candidature d’Hillary Clinton, une candidate de WalMart & Wall Street et pro-guerres. Sanders aurait au moins pu refuser de soutenir Clinton et de mobiliser ses millions de partisans pour des manifestations de masse contre le racisme et la misogynie de Donald Trump, tout en les exhortant à voter pour la campagne de gauche radicale de Jill Stein.

Une telle mesure aurait été en phase avec une grande partie de sa base. Dans les derniers sondages, près de la moitié de ses partisans se déclaraient opposés à un appel de vote en faveur de Clinton en dépit des énormes pressions exercées par l’ensemble de l’establishment politique et médiatique. Mais au lieu de corriger son erreur initiale de participer aux primaires démocrates, Bernie est allé plus loin dans l’impasse. Son crédit de gauche sera maintenant cyniquement utilisé pour tenter de pousser les «Sandernistas» derrière l’establishment contre lequel ils se sont révoltés.

Bernie a défendu son soutien à Clinton par des concessions de la plateforme du Parti démocrate approuvée à Orlando. Pour avoir un sens, cette plateforme devrait être obligatoirement respectée par les élus du parti. Les politiciens qui votent contre la plateforme du Parti devraient savoir qu’ils perdraient à l’avenir le soutien du parti. Bien entendu, ce n’est pas de cette manière que fonctionne le Parti démocrate (ou le républicain). En réalité, l’histoire des plates-formes décidées à la Convention démocrate nationale (DNC) se résume à une longue série de vagues promesses invariablement brisées. La plate-forme est habituellement jetée par la fenêtre avant même que l’encre en soit sèche. Hillary Clinton sera libre de choisir quelles politiques mettre en œuvre une fois arrivée au pouvoir, qu’importe ce que dit la plate-forme, et ses décisions seront fortement guidées par ce qui est acceptable aux yeux de ses bailleurs de fonds milliardaires.

Même si la pression a poussé l’establishment démocrate à faire certaines concessions concernant la plateforme, celles-ci sont limitées. Les positions claires sur les grandes questions considérées comme hostiles aux entreprises américaines – comme l’assurance-maladie pour tous, l’opposition au TPP ou encore le rejet de la fracturation hydraulique – ont été bloquées. Et alors que l’imposition d’un salaire minimum de 15 $ de l’heure a été approuvée, qui croit sérieusement que Clinton va se battre pour son instauration ? Il suffit de jeter un œil à ses donateurs: les banques de Wall Street, McDonalds, Wal-Mart, Target, Big Pharma (les multinationales pharmaceutiques), HMO et Big Oil (les multinationales pétrolières). Qui parmi eux pourra tolérer que le salaire minimum national soit doublé ?

Bernie a déclaré, à plusieurs reprises, que «Le Parti démocrate doit s’exprimer sur une conclusion fondamentale: sommes-nous du côté des travailleurseuses ou des intérêts du Big-Money?» Bernie peut-il affirmer sans rire que le Parti démocrate (ou Hillary Clinton ellemême ) est maintenant parvenu à une conclusion favorable aux travailleurseuses?

Nous ne pouvons pas nous permettre de suivre l’erreur de Bernie. Il est temps pour nous d’aller de l’avant.

Parce que, ne vous méprenez pas, nous devons vaincre la droite. Nous allons stopper la croissance du populisme à droite de la même manière que nous allons gagner les revendications pour lesquelles nous nous sommes battus au cours de ces derniers mois. En construisant les capacités combatives et organisées des travailleurs-euses en de puissants mouvements de masse.

Nous démobiliser et remettre notre destin aux mains des politiciens proentreprises ne fera qu’encourager la droite.

C’est la force des mouvements syndicaux et socialistes des années ‘30 et ‘40 qui a forcé à obtenir des concessions majeures du démocrate Franklin Roosevelt, et ce fut la force des mouvements contestataires des années ‘60 et ‘70 qui a arraché des concessions majeures au républicain Richard Nixon. Ces deux fois, les dirigeants de ces partis n’ont pas cédé un pouce de plus que ce à quoi ils avaient été contraints par les mouvements sociaux.

La raison principale qui explique pourquoi des programmes sociaux ont été gagnés en Europe et ailleurs (ce à quoi a Bernie a souvent fait référence) et n’ont jamais été mis en place aux États-Unis est essentiellement que la classe ouvrière américaine n’avait pas encore réussi à construire son propre parti politique et est resté à la remorque du Parti démocrate procapitaliste. Des pays comme la Suède, la Grande-Bretagne et la France ont connu la construction de partis de masse socialistes et travaillistes qui se tenaient face aux partis libéraux et conservateurs capitalistes de leur pays. Ils se sont battus aux côtés de mouvements puissants et ont remporté des gains importants. Les élites dirigeantes de ces pays ont accepté l’instauration de programmes publics dans le seul but de conjurer la menace de bouleversements encore plus profonds sous l’impact de l’activité de la classe ouvrière.

Nous avons face à nous une opportunité historique de commencer la construction d’un nouveau parti de masse des 99%. Nous avons besoin d’un parti basé sur la démocratie véritable, à la direction élue et révocable, qui refuse les donations d’entreprises, qui dispose d’une plateforme de liaison entre les différents mouvements de lutte et qui est tout à fait prêt à «accueillir le mépris» de Wall Street et des entreprises américaines tout en luttant sans relâche pour nos intérêts.

C’est pourquoi je soutiens la candidature de la candidate du Parti vert, Jill Stein. Jill Stein se bat essentiellement sur les mêmes questions que Sanders. Elle appelle à l’établissement d’une assurance-maladie pour tous, d’un salaire minimum national de 15$, d’une transition rapide vers les énergies renouvelables et à la fin de l’incarcération de masse. À certains égards, elle est allée plus loin que Bernie, en particulier concernant l’opposition aux aspects fondamentaux de la politique étrangère des ÉtatsUnis ainsi qu’en appelant à l’annulation de la dette des étudiants.

Il ne fait aucun doute que la campagne de Jill est la continuation claire de notre révolution politique et qu’elle mérite le soutien le plus large possible de «Sandernistas». Plus le vote en faveur de Jill Stein sera fort, plus nous serons en mesure de poser les bases d’un nouveau parti des 99% dans la période qui suivra les élections de 2016.

Je ne suis pas d’accord avec Jill ou le Parti Vert sur tout, mais les Verts ont un rôle important à jouer pour aider à construire une politique indépendante de Wall Street. Ce n’est pas le moment de jeter l’éponge. La capitulation de Bernie est un véritable revers. Mais nous ne devons pas l’accepter, nous avons un véritable travail à faire et des millions de gens sont à la recherche d’une voie à suivre.

Plus tard cette semaine, le «Movement4Bernie» sera relancé sous le nom de «Mouvement pour les 99%», pour refléter son engagement continu dans la lutte pour la révolution politique, avant et après le mois de novembre. Si vous ne l’avez pas encore fait, je vous invite à assister dans votre région à une réunion «Beyond Bernie» (Au-delà de Bernie, NDT) organisée par le «Movement4Bernie» et Alternative socialiste afin de discuter des prochaines étapes de notre mouvement et d’y participer. J’espère que vous le ferez et que vous considérerez d’adhérer à Alternative socialiste.

Dans deux semaines à peine, nous serons à la Convention nationale démocrate (DNC). De grandes manifestations et des rassemblements auront lieu en dehors, dans les rues de Philadelphie. A l’intérieur, les délégués de Bernie protesteront également contre la direction du Parti démocrate, et certains organisent activement une sortie de la convention.

J’espère que vous pourrez y être en ma compagnie pour protester et saluer les délégués qui franchiront l’étape audacieuse de marcher en dehors de la DNC.

Mais il est aussi grand temps d’une autre sortie encore plus grande – une sortie de masse hors de l’emprise de la politique des entreprises du Parti (anti)démocrate. Il est temps de construire notre propre parti ainsi qu’une véritable révolution, assez puissante pour défier la domination des entreprises, le racisme institutionnel, la pauvreté et les inégalités économiques et pour gagner toutes les choses pour lesquelles notre mouvement se bat.

OFFENSIVE no.6 Automne – Hiver 2016

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