La victoire de Ford

Les espoirs du NPD de se retrouver vainqueur grâce à une vague inattendue ne se sont pas matérialisés. Maintenant, les travailleurs et travailleuses de l’Ontario font face à l’un des gouvernements les plus conservateurs depuis le gouvernement de Mike Harris durant les années 90. Est-ce que cette victoire d’un parti populiste de droite signifie que l’Ontario (et par extension le reste du Canada, en prenant en considération le poids de l’Ontario dans le pays) est maintenant de droite?

Dans le dernier article de la section ontarienne d’AS, nous écrivions : « Les possibilités d’une victoire de Ford, qui semblaient inévitable il y a tout juste deux mois, n’est plus aussi certaines qu’elles ne l’étaient. Les sondages, au moment de cet article, suggèrent une légère marge de victoire pour Ford. Malheureusement, le système électoral uninominal majoritaire et la distribution du support électoral dans des circonscriptions particulières qui sont en faveur du Parti conservateur font en sorte qu’une avance de 1 % de vote pourrait se traduire en 15 sièges additionnels au parlement. »

Comme nous l’avons vu, Ford a gagné 40 % du vote populaire (seulement 4,5 % de plus que ce que le PC a été capable de gagner lors de leur défaite de 2014) mais, dans notre système, ceci s’est traduit en un avantage de 28 sièges. Comme l’a noté un analyste : « Les politiques des électeurs et électrices ontarien·ne·s n’ont pas drastiquement changé, mais l’influence des politiques en marge ont radicalement changé la composition des politicien·ne·s ontarien·ne·s. » (Peter Graefe, The Tyee, 9 juin 2018). En d’autres mots, 60 % des Ontarien·ne·s ont choisi de voter pour des partis qui, par exemple, appuient la hausse du salaire minimum, de renforcer les programmes sociaux pour les familles et d’introduire un service d’assurance dentaire et pharmaceutique publique. De cette proportion de 60/40 % des électeurs et électrices, on doit aussi compter les 42 % de la population totale qui ne se sont pas présentés pour voter.

Par conséquent, ce serait une erreur de conclure que les positions politiques des Ontarien·ne·s ont bougé vers la droite de manière significative. En fait, ce que l’on peut observer, c’est que les électeurs et électrices en ont ras le bol, sont exaspéré·e·s et imprévisibles. Le vote, d’une certaine manière, va avec une tendance qu’on a déjà vue ailleurs — le Brexit, les élections aux États-Unis, en France et en Italie pour ne nommer que quelques exemples — sans le racisme et la xénophobie qu’on a vu dans ces derniers. Mais plus que toute autre chose, la victoire de Ford est un rejet de la gouvernance libérale qui a totalement mordu la poussière, avec seulement 7 ministres vainqueurs.

Doug Ford va s’apercevoir qu’il va avoir affaire à une grande résistance populaire s’il veut annuler la hausse du salaire minimum à 15 $ qui a déjà été prévue ou s’il veut économiser ses « milliards en efficacité » en castrant le budget accordé aux programmes sociaux comme l’éducation et la santé. Beaucoup de travailleurs et travailleuses qui ont voté pour lui en étant impressionné·e·s par sa rhétorique — être le combattant sauveur des citoyen·ne·s moyen·ne·s — ainsi que plusieurs qui ont décidé de ne pas s’investir dans cette élection vont rejoindre les inévitables protestations. Ceux-ci ont le potentiel de complètement surclasser les « journées d’actions » qui étaient apparues durant l’ère Harris des années 90.

Est-ce qu’il y aurait pu avoir un autre résultat?

Le NPD ne semble pas particulièrement déçu de la tournure des élections. Il s’autofélicite d’avoir obtenu son deuxième meilleur résultat de leur histoire. D’une certaine manière, ils ont raison. Ils peuvent être fiers de souligner le nombre de votes gagnés ainsi que le fait qu’ils sont maintenant l’opposition officielle au parlement. Malgré cela, les choses auraient pu être différentes. Même si le NPD avait un programme plus à gauche qu’en 2014, plus à gauche surtout que les libéraux, où ils se sont positionnés en solidarité avec les organisations syndicales et les travailleurs et travailleuse à faible revenu; Horwath a insisté pour se présenter comme étant « prudente et digne de confiance » pour ses futures taches d’administration de la province et de son économie. Finalement, les nouveaux électeurs et nouvelles électrices iront majoritairement du côté du Parti conservateur.

Le parti politique de Horwath n’est pas une force socialiste qui organise et fait des campagnes entre les élections. La plupart de ses branches locales sont des coquilles vides qui ne s’activent que lorsque vient le temps de faire campagne pour une élection. Ce qui a manqué au NPD, était l’esprit combatif d’un Sanders ou d’un Corbyn — il n’y a eu aucun rassemblement de masse à Toronto ou dans les arénas de hockey des petites villes de l’Ontario qui auraient pu être destinés aux 99 %, ou aux travailleurs et travailleuses. Comme la section ontarienne d’AS l’a écrit dans son dernier article :

C’est intéressant de voir comment le Ottawa Citizen a couvert le rassemblement à un hôpital de Toronto; « Le public cible de Horwath l’a adoré, comme vous l’aurez prédit, mais c’était l’idée de faire payer aux riches leur juste part qui a fait scander à la foule NPD! NPD! NPD! » Si Horwarth décidait de s’approprier ce message et d’en faire son cheval de bataille à travers la province de manière similaire à Corbyn ou Sanders, avec une plate-forme qui taxe les riches pour payer pour les programmes publics du NPD et plus, les électeurs et électrices se rejoindraient au NPD les un·e·s après les autres.

De plus, si Horwath avait misé sur cette stratégie à travers la province pendant les derniers trois ans, l’envolée du populisme de droite aurait vraisemblablement été mitigée. Un autre élément qui limite le progrès du NPD a été le rôle des institutions syndicales. Durant les 20 dernières années, leurs activités ont été d’une timidité assourdissante. D’une manière peu inspirante, certaines centrales syndicales, surtout les plus conservatrices, ont choisi d’appuyer le NPD durant les 20 dernières années, souvent par inertie et paresse. La majorité, quant à elle, a décidé d’adopter le vote stratégique; ce qui l’a souvent amené à appuyer des candidat·e·s libéraux, incluant le support financier et de ressources humaines pour faire campagne. Cette fois-ci, avec la montée tardive du NPD, les syndicats se sont fait prendre par surprise et, dès lors, il était trop tard pour faire demi-tour.

Que nous réserve l’avenir?

On entend souvent que « la seule chose certaine est l’incertitude ». Pendant que les attaques de Ford seront déployées, le cheminement de la société ontarienne dépendra avant tout de l’action des travailleurs et travailleuses, manifestant·e·s et autres membres des syndicats ainsi que de la gauche en général.

Il est louable que la campagne « 15 and Fairness », en conjonction avec l’Ontario Federation of Labour ait planifié, il y a maintenant plusieurs mois, une manifestation qui aura lieu une semaine après les élections. L’objectif de ce rassemblement étant de défendre et faire la promotion de l’implantation du salaire minimum de 15 $/heure. Visant juste, ce rassemblement a été conçu sur la prémisse que, peu importe le parti au pouvoir le 7 juin, les travailleurs et travailleuses vont avoir à se remonter les manches pour se tenir debout contre les impératifs du secteur privé. L’événement du 16 juin pourrait devenir la base sur laquelle une résistance à Ford et à son agenda pourra se bâtir. Une chose est certaine : les membres d’Alternative socialiste ainsi que ses allié·e·s seront là avec la population, toujours présent·e·s avec la classe ouvrière.

 

tiré de l’article Ford Wins in Ontario de Tim Heffernan (Socialist Alternative Canada), traduit par SPL