Pour un syndicalisme combatif, de classe et démocratique

Entrevue avec Xaquin Garcia Sinde, militant du collectif syndical espagnol Ganemos CCOO [1] :

Notons que le camarade Xaquin fait face à la répression de l’État espagnol, de l’entreprise Navantia où il travaille depuis 37 ans et aussi de la bureaucratie syndicale qui n’aime pas qu’un travailleur conscient s’organise avec ses camarades pour lutter de façon démocratique et combative.

  1. Où travailles-tu et quelle est ton expérience dans le milieu syndical ?

Je travaille sur les chantiers navals militaires espagnols de Navantia situés dans la ville de Ferrol en Galicie. J’appartiens à la Confédération syndicale des commissions ouvrières (CCOO) depuis mon premier jour de travail comme apprenti soudeur dans l’entreprise il y a 37 ans. Durant toutes ces années, j’ai participé à d’innombrables luttes à Navantia, où je fus délégué syndical, dans des luttes d’autres entreprises et dans d’autres de type général, comme des grèves générales de différentes envergures (locale, régionale, étatique). À l’intérieur du syndicat, j’ai fait partie de la commission exécutive régionale de la fédération métallurgiste de la CCOO et de la commission exécutive régionale de toute la Galicie, qui regroupe toutes les fédérations sectorielles de la CCOO.

À cause de mon activité syndicale, toujours réalisée avec une approche socio-politique socialiste, les services secrets espagnols m’ont déclaré un danger pour la sécurité nationale pour « une participation continuelle à des organisations et à des groupes dont les idées défendent une stratégie révolutionnaire : de classe, anticapitaliste et internationaliste. »

  1. Ganemos CCOO est surtout actif dans quels secteurs ?

Notre activité la plus importante se concentre dans la métallurgie, les transports, les services sociaux, l’enseignement, les technologies de l’information et le commerce.

  1. Comment fonctionne Ganemos ? Quelles sont ses principales activités ?

Nous avons un fonctionnement assez décentralisé. Dans chaque entreprise, nous nous réunissons pour analyser les choses et nos propositions. Nous réalisons aussi des réunions de portée locale ou régionale quand les circonstances l’exigent. Périodiquement, nous réalisons des conférences de portée nationale pour mettre en commun toutes nos expériences.

  1. Quelle est l’attitude de la direction de la CCOO en lien avec les activités et les positions de Ganemos ?

Ganemos est né suite à l’énorme malaise généré dans la base de la CCOO à cause d’un grave scandale de corruption qui incluait l’utilisation, de la part de certains membres de la haute direction de la CCOO (et aussi de l’UGT, l’autre grande confédération syndicale), de cartes bancaires dont les dépenses étaient payées par une caisse d’épargne publique. Bien que la haute direction ne trouve rien de drôle au fait que nous existons, généralement ils ont choisi de nous ignorer et de faire comme si nous n’existions pas. Mais cela n’a pas empêché que nous ayons eu des représailles sélectives comme l’expulsion de plusieurs délégués syndicaux du commerce à Madrid ou de l’ex-secrétaire générale d’une fédération régionale de l’enseignement.

Concernant les positions syndicales, en ce moment même, elles sont aux antipodes. Nous défendons un syndicalisme combatif, de classe, assembléiste et démocratique pendant que la direction de la CCOO a totalement cédé face aux coupures du Partido Popular (PP) et maintient en Espagne une paix sociale totalement artificielle.

  1. Est-ce qu’il existe d’autres groupes d’opposition syndicale à l’intérieur de la CCOO ? Si oui, lesquels, et quels sont les liens que Ganemos entretient avec eux ?

Il existe le Secteur Critique fondé en 1995 qui s’est affaibli progressivement au fil des années. Plusieurs personnes de Ganemos participaient en son sein (j’ai moi-même été membre de la coordination nationale), mais nous l’avons abandonné parce qu’il s’est converti en une plate-forme orientée fondamentalement sur les processus des congrès et sur le fonctionnement interne de la CCOO alors que nous pensons que l’orientation doit être vers l’ensemble de la classe ouvrière : vers toutes les personnes salariées d’une entreprise ou d’un secteur, vers l’ensemble des personnes travailleuses d’une entreprise en lutte.

  1. Quel est le rôle d’Izquierda Revolucionaria (Gauche Révolutionnaire) dans Ganemos ?

Ce n’est pas du tout un secret que la formation de Ganemos CCOO a été une initiative de Izquierda Revolucionaria (IR), la section espagnole du Comité pour une Internationale Ouvrière (CIO), comme ce n’est pas non plus un secret que je milite dans IR depuis 1985. Bien entendu, cela ne veut pas dire qu’IR supervise toutes et chacune des activités développées au nom de Ganemos CCOO dans chaque entreprise, sinon que la proposition syndicale de Ganemos CCOO est élaborée depuis une perspective politique marxiste, ce qui veut dire qu’elle s’oriente sur une transformation socialiste de la société.

  1. Comment évolue la situation syndicale avec la crise économique qui affecte gravement la classe ouvrière espagnole ?

Nous assistons à un processus généralisé de dégradation des conditions de vie et de travail de la classe ouvrière, avec une chute salariale moyenne de 15-20% dans la dernière décennie, l’apparition du phénomène des travailleur·euse·s pauvres, des coupures dans la couverture de l’assurance-chômage, les pensions, la santé et l’enseignement public, etc.

Mais au lieu d’organiser la résistance contre ces agressions, les directions syndicales sont complètement disparues. Ou pire encore : elles ont accepté les coupures, comme la réforme des pensions qu’elles ont signée avec le gouvernement du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) en 2011, qui a élevé l’âge de la retraite de 65 à 67 ans et qui incluait toute une série de mesures qu’on estime qui entraîneraient une réduction des pensions autour de 20% en une décennie. Systématiquement, dans les entreprises aussi, elles acceptent des réductions dans les droits des travailleur·euse·s ou des licencié·es. Ce syndicalisme défaillant a une autre conséquence : il mène à un modèle d’organisation hiérarchique dont les dirigeant·es se sentent chefs et prétendent décider pour les travailleur·euse·s. Cela découle de ce que, quand sont acceptées les réductions des droits, la participation des travailleur·euse·s devient un problème. Tout cela a plongé les syndicats espagnols dans une profonde crise. La perte de prestige et la perte d’autorité sont énormes.

Le niveau des grèves est très faible, mais les principales luttes contre les abus patronaux qui ont eu lieu dans la dernière période (comme la grève de la sécurité privée à l’aéroport de Barcelone l’été dernier) n’ont pas été convoquées ni par la CCOO ni par l’UGT, sinon par des petits syndicats. Ces derniers, devant cette situation, ont surgi comme des champignons, bien que leur taille, le fait d’être concentré dans une entreprise ou un secteur, et le manque de perspective politique socialiste rendent difficile qu’elles soient une alternative des masses à la bureaucratie syndicale. Nous ne choisissons pas d’abandonner la CCOO pour former un petit syndicat, mais plutôt de promouvoir une plateforme qui permet de regrouper les personnes travailleuses les plus conscientes et combatives pour éviter qu’elles s’en aillent à la maison démoralisées devant la pénible situation actuelle du mouvement syndical.

  1. Comment s’articule le travail syndical avec la montée de Podemos et d’autres forces politiques de gauche anticapitaliste ?

Avec Podemos, nous ne pouvons rien articuler parce qu’ils ne réalisent aucun travail syndical (à moins que par travail syndical, on veut dire maintenir des réunions avec les hautes directions de la CCOO et de l’UGT). En ce qui a trait aux autres forces politiques de gauche anticapitaliste, en général il n’y a pas beaucoup d’opportunités parce qu’IR est la seule qui maintient depuis des décennies une orientation systématique vers les usines, pendant que les autres ont soit tout perdu durant la traversée du désert provoquée par la chute du stalinisme en 1989, soit concentré leur travail sur d’autres fronts, ou sont allées dans les syndicats minoritaires. »

Il peut y avoir plus de possibilités d’articuler quelque chose quand une entreprise entre en conflit, mais l’expérience nous démontre qu’il y a différentes approches: pendant que d’autres groupes se concentrent exclusivement sur la solidarité, nous pensons, sans diminuer l’importance de la solidarité qui évidemment est très importante, qu’il y a quelque chose de beaucoup plus important qui est d’apporter aux travailleur·euse·s l’analyse du rapport de forces entre les deux classes en lutte, et la stratégie, les tactiques et les méthodes adéquates pour vaincre. Pour obtenir cela, d’abord, tu as à gagner le droit d’être écouté par les travailleur·euse·s, ce qui signifie être impliqué à fond et humblement dans leur lutte, de ne pas se limiter à aller là avec des petits drapeaux pour faire une photo et la mettre sur internet.

  1. Comment la lutte catalane pour le droit à l’autodétermination et le nationalisme espagnol virulent des derniers mois se répercutent-ils dans la lutte des classes et le syndicalisme en Espagne ?

Les derniers mois ont été une intense campagne de chauvinisme espagnol qui incluait l’encouragement à exhiber des drapeaux espagnols sur les résidences. Cette campagne a percé une partie des travailleur·euse·s bien que de manière très inégale. Pour commencer, parce que l’Espagne est un État plurinational où les identités sont très marquées, et logiquement, la sensibilité sur la question catalane est beaucoup plus majeure dans les deux autres nations de l’État espagnol (le Pays basque et la Galicie), où c’est très exceptionnel de voir un drapeau espagnol dans une fenêtre, chose que l’on ne peut dire d’autres zones d’Espagne comme l’Andalousie, un fief du PSOE.

L’autre facteur, c’est l’idéologie politique. La dictature franquiste qualifiait quiconque qui s’y opposait d’être « antiespagnol » ; l’Espagne, c’était eux, les fascistes. En conséquence de cela, au sein de très vastes secteurs des travailleur·euse·s a pénétré un rejet des symboles patriotiques espagnols, et ce fossé fait que, même si on est en désaccord avec le processus catalan, il y a beaucoup de travailleur·euse·s qui rejettent le patriotisme espagnol pour sa puanteur franquiste. Et la situation s’aggrave encore plus parce que plusieurs pensent que le Parti Populaire sont les héritiers du franquisme.

En ce qui concerne la Catalogne, la CCOO et l’UGT ont eu un rôle néfaste en s’opposant par exemple à la grève générale du 3 octobre convoquée pour protester contre la répression policière brutale durant le référendum du 1er octobre. Selon notre opinion, ils auraient dû lier la lutte pour le droit à l’autodétermination en Catalogne avec la lutte pour un programme de revendications qui améliorent réellement la douloureuse situation des travailleur·euse·s dans tout l’État. À moyen terme, nous verrons si l’attitude de la CCOO et de l’UGT en Catalogne aura certaines conséquences importantes, mais en principe, il n’y a pas eu de conséquences significatives dans le mouvement syndical.

Dans le terrain politique, la question catalane a mis à l’épreuve toutes les organisations et les tendances de la gauche. Et, malheureusement, il faut dire que Podemos et Izquierda Unida (Gauche Unie) se laissèrent pousser par la peur d’un possible recul électoral au lieu de maintenir une position ferme en faveur du droit à l’autodétermination en optant pour une position équidistante. Le résultat s’est vu dans les élections catalanes du 21 décembre : ils sont passés de 11 député·es à 8.

 

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[1] Ganemos CCOO : Gagnons la Confédération syndicale des Commissions ouvrières (CCOO). Le CCOO est la plus grande centrale syndicale en Espagne. Entrevue réalisée par William G. en mars 2018. Pour suivre Ganemos CCOO: http://www.ganemosccoo.org/