La loi 62 : encore une mesure discriminatoire

Au Québec, l’adoption de la loi sur la neutralité religieuse, le 18 octobre 2017, a été la dernière d’une série de mesures prises par les gouvernements québécois et canadien ciblant les musulmans. La loi rend illégal le fait de recevoir des services publics gérés par la province ou ses municipalités à visage couvert. Dans les faits, cette loi cible de façon implicite les porteuses de niqab, le voile intégral qui couvre le visage à l’exception des yeux et par extension, les femmes musulmanes en général. Les manifestants qui portent des masques sont une autre cible secondaire. Si la loi a été temporairement suspendue le 1er décembre 2017, les détails de sa mise en œuvre sont en cours en 2018.

Le projet de loi 62, le précurseur de la loi, a été présenté par le gouvernement libéral à un très mauvais moment, deux jours seulement après la tuerie de 6 musulmans en janvier 2017 dans une mosquée de la ville de Québec. Le projet de loi donne suite à un débat officiel de longue date au Québec sur la laïcité et le port de vêtements religieux dans l’espace public. Encadré par les recommandations de la commission Bouchard-Taylor en 2008, le projet de loi demande à ce que les fonctionnaires publics dans l’exercice de l’autorité coercitive de l’État, comme les policiers, les juges et les gardiens de prison ne soient pas autorisés à porter de vêtements religieux.

Toutefois, la structure du projet de loi a été profondément compromise quelques semaines plus tard à la mi-février 2017, lorsque Charles Taylor, un des architectes de la commission, s’est exprimé et a changé d’avis dans une lettre ouverte à un journal de Montréal dans le sillage des manifestations de soutien de la part du public envers les minorités religieuses à la suite de la tragédie de Québec. « Exclure davantage de personnes de différentes façons… cela ne fera qu’empirer le problème » a déclaré Taylor à la Société Radio Canada. En dépit de l’ouverture politique proposée par Taylor, une motion a été présentée à l’Assemblée nationale québécoise le 16 février 2017, par une députée de la Coalition Avenir Québec demandant à ce que les recommandations soient adoptées dans le cadre du projet de loi 62.

Le Parti Québécois et Québec Solidaire, le parti de centre gauche, ont également voté pour la motion, mais celle-ci a été battue lorsque la plupart des députés du Parti libéral du Québec ont voté contre. Toutefois, si le PQ a voté pour la motion soi-disant pour protéger les valeurs des Québécois, QS l’a appuyée pour des raisons liées à la laïcité.
Toutefois, le parti pris religieux des Libéraux a été mis au jour deux semaines plus tard lorsqu’un citoyen a déposé une plainte au sujet d’un crucifix accroché dans l’enceinte de l’hôpital du St-Sacrement de la ville de Québec. Au lieu de soutenir le principe de neutralité religieuse, Philippe Couillard, le premier ministre du Québec, a cédé à la pression des conservateurs et confirmé le droit de l’hôpital de garder le crucifix en place, car il représentait soi-disant une part importante du patrimoine du Québec.

Les Libéraux ont une fois de plus capitulé devant la pression des conservateurs, modifiant les paramètres du débat sur le projet de loi 62, lorsqu’il en a été à nouveau question à l’Assemblée nationale du Québec en septembre 2017. Plutôt que de porter strictement sur les accommodements religieux, le projet de loi s’est transformé en une mesure de sécurité publique requise pour éviter la menace posée par l’offre de services publics à des personnes au visage couvert. Même si cela n’a jamais été clairement mentionné, il est évident que ce projet de loi cible les quelque cent femmes musulmanes au Québec qui portent le voile intégral connu sous le nom de niqab, et les femmes musulmanes de façon plus générale.

Cette fois-ci, le projet de loi a été adopté, même si le PQ, la CAQ et QS s’y sont opposés, une fois de plus pour des raisons différentes. Le PQ et la CAQ ont voté contre, en prétendant que le projet de loi n’allait pas assez loin, et QS par opposition politique. L’adoption de la loi a donné lieu à quelques manifestations, dont une organisée par le comité antiracisme de QS et d’autres militants antiracistes. Peu après, au début du mois de décembre 2017, les progressistes de l’ensemble du Canada ont été réconfortés lorsque la loi a été suspendue, ne serait-ce que temporairement. En dépit du fait que la loi est en veilleuse pour l’instant, elle est parvenue à diviser les principaux politiciens libéraux, dressant l’ancien maire Denis Coderre, la mairesse actuelle Valérie Plante, et le premier ministre du Canada Justin Trudeau, contre le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, et a démontré comment les libéraux n’hésitent pas à abandonner leurs valeurs multiculturelles tant vantées lorsqu’ils sont contestés à droite de l’échiquier politique.

L’adoption du projet de loi a également révélé des clivages au sein de QS. Lorsqu’en février 2017, le parti a voté pour adopter le cadre de Bouchard-Taylor à la suite de la rétractation de Taylor, beaucoup de membres du parti n’ont pas été contents, notamment les membres du comité antiracisme de QS. Cette colère s’est également exprimée lorsque ces mêmes membres se sont prononcés contre une alliance avec le PQ raciste lors du congrès de QS en 2017. Le comité est également parvenu à convaincre QS à voter contre le projet de loi 62, lorsqu’il a été redéfini comme un enjeu portant sur la question des visages couverts.

Le gouvernement du Québec a utilisé un autre leurre politique lorsqu’il a changé, le jour même de l’adoption de la loi, le mandat sur une audience provinciale essentielle portant sur le racisme systémique. Le gouvernement a accepté de tenir des audiences pour répondre à la pression populaire sous la forme d’une pétition signée par 2 800 personnes dans les mois suivant le violent attentat meurtrier à Québec. Les dirigeants de la CAQ et le PQ ont insisté pour dire que la tenue de ces audiences équivalait à accuser les Québécois d’être racistes. Une fois de plus, se servant de l’attention accordée par les médias à la nouvelle loi comme un écran de fumée, le gouvernement Couillard a cédé à la pression de la droite en changeant le mandat des audiences pour parler d’emplois et de diversité, plutôt que de la question du racisme systémique.

Les services médiatiques au Québec ont également attisé le problème en promouvant un discours qui met l’Islamophobie uniquement sur le compte des quelques membres de l’extrême droite du Québec. En fait, l’extrême droite a encouragé ce discours en organisant sans vergogne plusieurs manifestations pendant l’année.
L’opposition de gauche à ces manifestations n’a été principalement le fait que de groupes anarchistes qui ont utilisé des tactiques de combat dans la rue alors que les syndicats brillaient par leur absence, et que Québec Solidaire était peu désireux de mobiliser ses militants. Les forces entre la droite et la gauche sont plus équilibrées qu’aux E.U. et on observe une absence de victoire décisive de la part de la gauche comme on a pu le voir lors de la manifestation à Boston en 2017, alors que le ratio gauche droite était de 800 personnes pour 1. TVA Nouvelles est allée jusqu’à cibler les musulmans en propageant de fausses nouvelles et en prétendant faussement en décembre que deux mosquées de Montréal avaient demandé aux femmes qui travaillaient sur les lieux de partir lors des prières du vendredi.

Les médias se font également un plaisir de propager l’hystérie islamophobe et antiterroriste comme le prouvent l’arrestation et la détention des deux adolescents Sabrina Djermane et El Mahdi Jamali en 2015. Emprisonné pendant 33 mois, le jeune couple vient juste d’être déclaré innocent de toutes les accusations de terrorisme. Malgré tout, ils font l’objet d’une surveillance continue de la part du gouvernement, surveillance qui fait partie de leurs conditions de mise en liberté.

Dans ce climat d’islamophobie, dans lequel les médias protègent le gouvernement de toute responsabilité, le nombre de crimes haineux à l’encontre des musulmans a doublé à Québec et presque doublé à Montréal en 2017.
Au Québec, les partis politiques choisissent l’attaque raciste ou ne sont pas prêts à se mobiliser activement contre l’Islamophobie, comme c’est le cas de QS. La minorité musulmane québécoise se retrouve donc seule pour se défendre, soutenue uniquement par la gauche antiraciste, notamment le comité antiracisme de QS. La gauche se retrouve devant le défi d’envisager cette situation en tant que possibilité, et de s’en saisir sans tarder. La lutte contre l’islamophobie en dépend.

Michele Hehn