Pour en finir avec le corporatisme étudiant

Le 25 novembre 2017 marquait une important défaite pour l’Union étudiante du Québec (UEQ). En effet, la CADEUL, association regroupant les 31 000 étudiant·e·s de premier cycle de l’Université Laval, refusait de se joindre à la fédération nationale, les arguments des étudiant·e·s quant à son manque de transparence ayant atteint leur cible. L’UEQ est en effet assez reconnue dans le milieu étudiant pour avoir réussi à se constituer sans n’avoir jamais eu aucun soucis de démocratie: les procès-verbaux de sa création sont introuvables (à moins que vous ayez de bon contacts[1]), des associations s’y sont affiliées sans consulter leurs membres (c’est le cas de la FAÉCUM, association de l’Université de Montréal), et ce n’est que la pointe de l’iceberg.

L’UEQ est en fait le symptôme d’une maladie qui affecte le mouvement étudiant depuis plusieurs décennies, maladie qu’on nomme souvent «concertationisme». Des étudiant·e·s carriéristes, ami·e·s des grands partis bourgeois (traditionnellement le PQ[2], mais parfois le PLQ), forment une organisation étudiante nationale sur trois bases:

  • Premièrement, la limitation des enjeux à l’univers étudiant uniquement. Pas de solidarité avec les organisations syndicales, avec les travailleurs et travailleuses. L’UEQ va par exemple s’impliquer dans la lutte contre les violences sexuelles, mais seulement sur les campus universitaires. Pas besoin de faire un long paragraphe pour expliquer que de compartimenter chaque lutte à son seul milieu est la meilleure manière de ne jamais arriver à vaincre le gouvernement.
  • Deuxièmement, le refus de se baser sur le pouvoir du nombre et sur la mobilisation de masse pour négocier avec le gouvernement. L’UEQ, comme la FECQ ou comme la FEUQ avant elle, vise plutôt à se faire amie du gouvernement, pour quelques fois essayer de le convaincre de suivre ses recommandations. Ceci explique que l’UEQ était bien représentée au congrès du parti libéral, et qu’elle a chaudement applaudi Jean Charest après son discours. Se mettre en opposition du pouvoir en place, pas question, il faut être un interlocuteur respectable vis-à-vis des puissant·e·s.
  • Finalement, s’embourber dans des dynamiques néo-libérales dans ses revendications. L’UEQ s’est ainsi impliquée dans la lutte pour la rémunération des stages en enseignement et a crié victoire à s’en époumoner lorsque le parti libéral a affirmé qu’il y aurait des bourses pour compenser le travail volé aux stagiaires en enseignement par l’État (dans le cas d’un seul des quatre stages obligatoires). Cependant, osons trouver douteux de crier victoire à cet octroi de bourses, qui seront soumises à l’arbitraire du gouvernement de droite en place, et pour lesquelles une lutte syndicale (pour leur éventuelle augmentation) sera impossible. Ce sont des salaires qui doivent rémunérer le travail, pas des bourses !

Heureusement, il existe quelques groupes étudiants qui ne stagnent pas dans ce morose concertationisme. Par exemple, les CUTE (Comités unitaires sur le travail étudiant), actuellement seulement actifs dans la région de Montréal, tentent de faire revivre une certaine mobilisation étudiante en concentrant la lutte sur une revendication claire et concrète, évitant les erreurs de l’ASSÉ aujourd’hui moribonde qui avait tiré de tous côtés sans jamais atteindre sa cible depuis 2012. Aussi, l’organisation Étudiant·e·s socialistes, proche d’Alternative socialiste, agit à Québec et à Montréal, tentant de rallier les étudiant·e·s anticapitalistes. Regroupant les étudiant-e-s par affinité plutôt que par secteur (sans pour autant contester l’importance des associations étudiantes traditionnelles), ÉS s’implique par exemple dans la lutte au racisme et la campagne 15plus.

La mort imminente de l’UEQ, incapable d’aller chercher un bassin important d’étudiant·e·s en dehors des murs de l’Université de Montréal, permettra nous l’espérons de laisser plus de place à ces organisations réellement progressistes, qui pourront réanimer le mouvement étudiant, dernièrement dans un état comateux. Ce sont des luttes concrètes et réellement combatives qui vont raviver la flamme étudiante qui a disparu après 2012!

J.-P. Vallières

 


1 Ils ont en effet été publiés en 2015 suite à une fuite d’informations, mais ont depuis été retirés du site de l’UEQ.
2 Que ce soit avec Léo Bureau-Blouin, ancien de la FECQ, ou Bernard Landry, qui était passé de l’UGEQ au PQ dans les années 60.